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Entretien avec Mathéo Jacquemoud – La passion du ski-alpinisme


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Il a choisi de vivre ses rêves plutôt que de rêver sa vie. Mathéo Jacquemoud a 23 ans, il vit à Saint-Nicolas de Véroce en Haute-Savoie, il est sportif de haut niveau depuis sept ans, membre de l’équipe de France de ski-alpinisme, mais aussi l’un des plus grands skieurs du monde.

Mathéo a notamment réalisé une saison 2013 exceptionnelle, quadruple champion du monde de ski-alpinisme, premier au classement général de la coupe du monde individuel, vainqueur de la Pierra Menta et second à la Mezzalama.

Une forte passion de la compétition l’anime, depuis toujours. Une compétition saine, où il alterne les coups de génie et les coups de bluff, la stratégie et la tactique. Il nous confie cependant qu’il lui arrive, une fois dans la saison, de survoler une épreuve. C’est avec beaucoup de simplicité et de sincérité qu’il nous fait part de ce sentiment d’invincibilité qui l’anime alors, de cette force qui semble venir d’ailleurs, comme cela a été le cas lors de l’édition 2013 de la Pierra Menta.

Avant d’être un sportif de haut niveau, Mathéo est un montagnard. Une montagne qu’il porte haut dans son coeur depuis tout petit, et dans laquelle il a grandi, préservé du tumulte de la ville. Aspirant guide en formation, il devrait réaliser son rêve de devenir guide de haute montagne l’année prochaine.

Rencontre avec un alpiniste humble et discret, rencontre avec un champion qui aime partager sa passion, rencontre avec Mathéo Jacquemoud.

Photo Mathéo

Quel est le parcours qui vous a conduit au ski-alpinisme et au sport de haut niveau ?

J’ai vécu toute mon enfance et mon adolescence dans un petit village de montagne, Lus la Croix Haute.  Depuis tout petit, je suis passionné par la montagne et les sports outdoor.  J’ai grandi dans un environnement familial qui m’a transmis la passion de la montagne, même si mes parents n’exerçaient pas une profession qui y soit liée.

Tout petit, je faisais déjà des randos de 1000 m D+. J’ai appris à skier à 2 ans.  A 7 ans, je faisais mes premières randos à ski.  A 8 ans, j’ai commencé l’alpinisme et l’escalade. A 9 ans, j’ai fait ma première course, la traversée du Pelvoux. A 10 ans, j’ai traversé les Dômes de Miage. A 12 ans, j’ai fait l’ascension de l’arête de Coste Rouge et la traversée de la Meije en premier de cordée.

Je fais de la compétition depuis mon plus jeune âge.  J’ai fait 9 ans de ski alpin en compétition, de 6 à 15 ans.  J’ai fait 4 ans de VTT en compétition, de 14 à 18 ans.

J’ai toujours pratiqué des sports d’endurance et comme j’aime aussi la montagne, je me suis naturellement tourné un jour vers le ski de rando. J’ai commencé le ski-alpinisme en compétition à 15 ans.

Jaquette filmath 2013 Pierra Menta

Quelle est l’épreuve de ski-alpinisme qui vous a le plus marqué ?

La Pierra-Menta en 2013. C’est exceptionnel, hallucinant ce qui s’est passé.  Avec William Bon Mardion, nous avons survolé cette course. Nous avions beaucoup d’avance sur nos adversaires. Ma forme était excellente, tout était facile. Avec William, nous savions à l’avance que nous allions gagner. Nous avions déjà reconnu le parcours trente fois, il suffisait juste de le refaire le jour de l’épreuve.  Il pouvait nous arriver n’importe quoi, cela ne nous aurait pas ébranlé. Nous n’avions aucune pression. La veille, nous avons fait une sortie en montagne tous les deux comme si nous ne devions pas courir la Pierra Menta le lendemain. Tout sportif de haut niveau recherche ce type de sensations une fois dans la saison.

J’ai aussi apprécié d’avoir partagé cette course avec William. Nous nous entendons très bien même s’il a quelques années de plus que moi. Nous parlons rarement de ski ensemble. Nous nous connaissons parfaitement.  Nous avons le même état d’esprit, la même motivation, la même approche de la discipline.

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Quel type d’épreuve de ski-alpinisme préférez-vous, sprint, vertical race, individuelle ou par équipe ?

Je préfère les épreuves individuelles, parce qu’il y a des montées, des descentes, des manips. C’est la performance pure qui est prise en compte dans ce type d’épreuves.

J’aime bien aussi les épreuves par équipe. Elles peuvent être par étape comme la Pierra Menta ou bien sur une journée comme la Mezzalama ou la Patrouille des Glaciers.  J’aime le partage et les émotions, l’osmose avec le coéquipier.

 Photo Matheo Pierra Menta 2013

Quelle est l’épreuve de ski-alpinisme que vous trouvez la plus difficile ?

Il n’y en a pas.  Une course est difficile selon ce qu’on y met, sa préparation, son mental, son état de forme.  Une course de 20 minutes peut être plus difficile qu’une course de 3 heures.

Etes-vous déjà passé à côté d’une épreuve et cela vous a-t-il conduit à douter ou à remettre en cause votre pratique ?

Non.  Je n’ai pas réussi toutes les épreuves auxquelles j’ai participé, mais je ne me suis jamais remis en question, je n’ai jamais douté à cause d’un échec.  Je me concentre alors rapidement sur mes prochains objectifs.

Photo Matheo Courchevel

Vous participez parfois à des compétitions de trail, par exemple le Marathon du Mont-Blanc puis le Courchevel Xtrail en 2013.  Aimez-vous le trail ? Et pourriez-vous participer à des ultra-trails ?

Je trouve que le trail est trop monotone. J’aime les épreuves de ski-alpinisme car la neige n’est jamais la même, il faut faire des manips, des conversions, il y a des montées, des descentes, etc.

Au bout de 4 heures de trail, je m’ennuie.  Le trail long ne m’attire pas.  Par contre, je peux faire 20 heures de ski d’affilée sans problème.  Je fais souvent des courses de 25 heures.

Je cours de temps à temps, surtout l’été, pour préparer ma saison d’hiver. Mais je ne me suis jamais préparé et entraîné pour une épreuve de trail. Parfois, je mets un dossard, mais c’est juste pour le plaisir.  Je prends la décision la veille de la course.

Le Marathon du Mont-Blanc ne m’a pas du tout plu. J’ai trouvé cela trop roulant. Par contre, je me suis régalé sur le Courchevel Xtrail. Je verrais en août prochain, la veille de l’épreuve, si j’ai envie d’y participer à nouveau !

Quel est votre entraînement type ?

D’octobre à mai, je pratique le ski sur la base d’un programme établi par mon entraîneur, Thierry Galindo. Il prépare ce programme en fonction de la météo, de mon état de forme, etc. Il tient compte également du degré de liberté dont j’ai besoin. Si un jour, je ne fais que 2 h 30 au lieu des 3 h prévu, ce n’est pas un problème.  C’est impossible de respecter un programme à la lettre. Il peut m’arriver aussi de rentrer au bout de 15 minutes car je ne suis pas bien.

En mai, généralement, je me repose.

En été, je n’ai pas de programme spécifique, je fais de l’alpinisme, de l’escalade, du vélo, de la course à pied. Je suis un alpiniste à la base, un montagnard avant d’être un sportif de haut niveau.  Par conséquent, je sors quand j’en ai envie ; je ne m’oblige pas à respecter un programme.

A la fin de l’été, au début de l’automne, je fais moins de vélo. Je fais du ski-roue à la place.

Je dois aussi faire un peu de renforcement musculaire.  Je ne fais pas d’exercices en salle ; l’escalade et les sorties en montagne avec un gros sac suffisent.

Pour vous donner une idée du volume, je fais environ 1000 heures de ski dans la saison et 600 000 m D+ tout sport confondu (hors alpinisme).

 Photo Matheo Dynafit

La préparation mentale fait partie intégrante de votre pratique du sport, vous suivez à ce titre des séances d’hypnose.  Qu’est ce que cela vous apporte ?

J’ai commencé l’hypnose la saison dernière.  J’en fais, en général, une fois par mois.  Ceci étant, c’est variable, je peux en faire plus souvent si j’ai un souci quelconque, comme en début d’année par exemple, où  j’ai dû suivre trois séances d’hypnose par semaine.

Ces séances me permettent d’avoir davantage confiance en moi de façon à bien réussir mes départs de course qui étaient mon point faible. Grâce à la préparation mentale, je suis sûr de moi la veille d’une épreuve, je me sens bien, j’imagine bien la course.  Par exemple, deux jours avant la dernière coupe du monde, je savais que j’allais gagner, je me le répétais sans cesse, de sorte que le jour J, j’avais juste à refaire le parcours que j’avais déjà reconnu des dizaines de fois. Je pense que j’ai toujours eu cet état d’esprit de gagnant, ce n’est pas seulement le fruit du travail de préparation mentale. L’hypnose a révélé ce que j’avais déjà en moi.

Vous êtes capable de grimper très vite sur les plus hauts sommets, à pied, à skis et avec le minimum de matériel.  Au mois de mai dernier par exemple, vous battez le record de vitesse aller-retour de l’église de Chamonix au Mont-Blanc en ski, record précédemment détenu par Stéphane Brosse.  Pensez-vous, avec Kilian Jornet, révolutionner l’alpinisme ?

Non.  La vitesse a toujours existé, mais les médias commencent seulement à s’y intéresser et à en parler.  Je suis convaincu que la vitesse est un gage de sécurité, car lorsqu’on va vite, on limite l’exposition au danger.  J’aime être rapide en montagne ; faire vite et bien.  Je passe moins de temps en montagne mais je prend autant de plaisir que dans une ascension classique, je profite de pleins de choses.  Je vois le sommet du Mont-Blanc depuis ma chambre.  Lorsque la météo est bonne, je pars à 8 heures et je suis rentré à 14 heures. Pour moi, aller vite me semble normal, c’est mon quotidien, mon environnement, j’ai toujours connu cela.  C’est la même chose pour Kilian.  D’ailleurs, nous n’avons pas l’impression d’aller vite.  Au contraire, souvent nous avons l’impression d’aller à 2 km/h !  Faire un record n’est pas ma motivation principale.  Ceci étant, comme j’ai une montre et un GPS, je peux voir mon temps et parfois, il s’avère qu’un record tombe.

Je suis en sécurité car j’ai suffisamment de marge au plan technique. Je sais ce que je fais, je suis très réfléchi. Je pense que c’est le fruit de nombreuses heures passées en montagne.  A 15 ans, j’avais déjà réalisé toutes les courses que l’on doit avoir faite pour pouvoir être aspirant-guide.

 Photo Matheo Barre des Ecrins

Que pensez-vous de l’engouement très fort de néophytes pour des sommets comme le Mont-Blanc ou l’Everest ?

Ils ont certainement une motivation. Mais, je pense qu’ils souhaitent surtout faire le Mont-Blanc pour le Mont-Blanc.  C’est dommage cette obstination pour le Mont-Blanc alors qu’il y a pleins d’autres sommets fabuleux qui peuvent être atteint lors de courses d’initiation.  Les lumières sont différentes tout au long de la journée et en fonction des lieux où on se trouve ; ce sont ces lumières qui rendent la montagne belle.  Les personnes peu expérimentées en matière d’alpinisme galérent pour atteindre le Mont-Blanc. Elles n’ont pas la marge technique suffisante pour en profiter et se faire plaisir.

Quand j’ai des clients qui me demandent le Mont-Blanc, je refuse 9 fois sur 10. Il faut oublier la société de consommation en montagne. Ce qui me plaît dans le métier de guide, ce n’est pas de guider des clients une seule fois et de ne plus les revoir ensuite parce qu’ils auront été en difficulté et qu’ils ne voudront plus entendre parler d’alpinisme mais de les suivre, de voir leur niveau évoluer au fil des courses.  Je veux que mes clients découvrent d’abord une montagne sauvage, qu’ils se passionnent pour la montagne. Puis, un jour, ils partiront faire des classiques. Et plus tard, j’aimerais, pourquoi pas, qu’ils puissent me guider sur des classiques plus engagées.

Photo Matheo 2

Avez-vous des modèles ?

Je n’ai jamais eu de modèle.  Je n’avais pas non plus de poster d’idole affiché dans ma chambre d’enfant !

Je respecte tous les sports. Ceci étant, je sais la quantité de travail qu’il faut produire pour arriver au top niveau.  Aucun sportif ne m’impressionne donc.   Mais, c’est valable dans tous les domaines. Quand on parvient à entrer dans un milieu, on est moins impressionné par ceux qui y sont aussi. 

Quels sont vos objectifs pour 2014 ?

En termes de compétitions : la coupe du monde, le championnat d’Europe, la Pierra Menta, le Tour du Rutor, la Patrouille des Glaciers.

Je vais également faire plus de montagne, d’alpinisme.

J’ai d’autres objectifs en tête, des idées d’enchaînements mais je n’en ai parlé qu’à mes proches, pour l’instant.

A suivre…

Entretien avec...

Entretien avec Ghislain Bardout, une success story polaire


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Fascinant, bluffant, prometteur.  Voilà comment on pourrait définir le parcours de Ghislain Bardout.  A 33 ans à peine, cet entrepreneur peut se targuer d’être à la tête des plus grandes expéditions polaires du 21ème siècle.    

Dès sa sortie de l’école polytechnique de Lausanne en 2007, il commence à monter un projet d’exploration sous-marine avec pour objectif de réaliser un témoignage-reportage photographique et cinématographique totalement inédit sur l’univers sous-marin de la banquise au niveau du pôle Nord géographique, de la manière la plus représentative et exhaustive possible, l’expédition Under The Pole I appelée aussi Deepsea Under The Pole by Rolex, du nom du principal sponsor.  

Au printemps 2010, après trois années de préparation intensive, plusieurs phases d’entraînement en Finlande et dans les Alpes, il se fait déposer avec sept équipiers et un Husky à la sortie de la nuit polaire à 76 kilomètres du pôle. Au terme d’un périple en ski-pulka de 45 jours sur la banquise, éprouvants pour les hommes et le matériel, et 51 plongées dans des conditions extrêmes, l’aventure – une première – se clôture par un succès remarquable. Les huit aventuriers rapportent des images uniques et spectaculaires de la banquise sous-marine – 20 000 photos, 60 heures de rush, un livre et un film maintes fois primé – qui feront le tour du monde, témoignant d’un monde de rêve en perdition.

Les ingrédients de son succès ? le génie, certainement, pour innover ; l’audace, beaucoup, pour bousculer les codes ; la détermination, sans aucun doute, pour accomplir un travail titanesque. 

Nous avons eu la chance de rencontrer Ghislain quelques jours avant son départ pour une nouvelle expédition, l’expédition Under The Pole II.  Une expédition qui durera 22 mois et dont l’objectif sera d’explorer la banquise côtière, celle du large, les icebergs géants, le front des glaciers, les fjords englacés, le plateau continental, entre le cercle polaire et le nord du Groenland.  Pendant 8 mois, les membres de l’expédition remonteront, à bord d’une goélette – le WHY – la côte Ouest du Groenland en suivant le recul de la banquise.  Ils hiverneront ensuite d’octobre 2014 à février 2015 au niveau du détroit de Nares dans leur bateau pris dans les glaces, avant de repartir vers le Nord du Groenland, de mars à juin 2015 pour parcourir plusieurs centaines de kilomètres en traineaux à chien. 

Rencontre avec un aventurier moderne, rencontre avec un jeune entrepreneur polaire talentueux, rencontre avec Ghislain Bardout.

UTP © Emmanuelle Périé : Deepsea UTP by Rolex

Quel est le parcours qui vous a conduit à vous lancer dans la voie de l’aventure et de l’exploration sous-marine des régions polaires ?

J’ai toujours été attiré par la mer et la montagne, par les activités outdoor. Je me suis passionné d’abord pour l’escalade puis pour la plongée sous-marine.

Enfant, j’étais souvent en montagne. Adolescent, j’ai fait beaucoup d’escalade et d’alpinisme en compétition.  J’ai continué ensuite pendant mes études.

J’ai fait un stage de plongée à 15 ans.  Ce fut le coup de foudre. Je suis devenu passionné, totalement investi par la plongée. De 15 à 20 ans, je travaillais sur les marchés pour gagner de l’argent de poche et pouvoir ainsi me payer le matériel et les stages.

Pendant mes études, la plongée a pris le dessus sur la montagne.  Mon engouement pour cette activité m’a conduit à l’enseigner et à 20 ans, je devenais moniteur de plongée.  Je rêvais déjà d’expéditions mais cela ne me semblait alors pas réaliste.  A 25 ans, j’ai encadré un stage de plongée auquel s’était inscrite Emmanuelle Périé – qui depuis est devenue ma femme. Elle rentrait de l’île Clipperton où elle était partie en expédition, une expédition dirigée par Jean-Louis Etienne.  Elle était marin de l’expédition et également co-responsable des activités nautiques.  J’ai accompagné Emmanuelle à l’avant-première de la sortie du film sur Clipperton. Elle m’a présenté à Jean-Louis Etienne qui préparait alors une expédition en dirigeable au-dessus de l’océan Arctique, l’expédition Total Pole Airship.  Il cherchait un stagiaire ingénieur pour travailler sur la logistique de l’expédition. J’étais étudiant à l’école polytechnique de Lausanne et avais le profil qu’il recherchait. J’ai donc postulé et obtenu le stage qui s’est rapidement transformé en CDI.  J’ai arrêté mes études pendant deux ans pour pouvoir me consacrer à temps plein à ce nouvel emploi de logisticien et responsable technique à Paris.

J’ai ainsi eu l’opportunité de travailler sur un très gros projet avec des moyens importants, une logistique importante, des plans de communication énormes, beaucoup de management. J’ai ainsi appris à gérer un projet d’expédition de A à Z.

En avril 2007, je suis parti avec Jean-Louis Etienne au pôle Nord.  Je devais organiser la logistique de l’expédition sur le camp Barnéo.  C’est dans ce cadre que j’ai également organisé une campagne de plongées au pôle Nord, faisant intervenir un robot sous-marin et six plongeurs.  J’ai découvert un monde hallucinant.  Après cette expérience, je n’ai eu qu’une seule idée en tête, monter ma propre expédition polaire dans laquelle tout serait pensé autour de la plongée sous glace.

UTP © Ghislain Bardout : Under The Pole

Pouvez-vous nous parler de la préparation de votre première expédition, l’expédition Under The Pole I ?

J’ai commencé à préparer cette expédition dès ma sortie d’école.  Je l’ai préparée pendant trois ans.  Nous étions seuls avec ma femme, nous n’avions pas encore d’équipe autour de nous en dehors des phases d’entraînements sur le terrain.

Rares sont les personnes qui se rendent compte de la montagne gigantesque de travail et d’énergie que la préparation d’une expédition nécessite.  Elles voient le résultat, le reportage à la télévision, la belle histoire qu’il y a autour mais elles occultent un pan entier du projet, la préparation de l’expé.  Je considère que la préparation est une expé avant l’expé.

Pendant trois ans, ce fut le parcours du combattant, il a fallu soulever des montagnes.  Le travail était titanesque. Je me suis consacré à ce projet à 100%. Je n’avais pas d’autre emploi par ailleurs.  Je suis passé par des moments de galère. Je vivais avec presque rien et comptais tout.  Je travaillais 15 heures par jour, 7 jours sur 7. Je n’avais plus le temps d’appeler mes proches, de donner des nouvelles.  Je faisais corps avec mon projet. Je n’avais pas le temps pour le reste.  Il y a véritablement un prix à payer pour pouvoir réaliser ce genre de choses.

UTP © Ghislain Bardout : Deepsea Under the Pole by Rolex

Quels sont les objectifs de vos expéditions ?

Les objectifs sont nombreux.

Je veux explorer, découvrir, observer, témoigner – ramener des images inédites du milieu sous-marin – et comprendre.  Une expédition n’est jamais passive.  Une équipe de tournage va nous suivre sur quelques étapes d’Under The Pole II pour réaliser plusieurs films destinés à France Télévisons / Thalassa et certainement à une chaine internationale, ainsi qu’un webdocumentaire.  Pour ma part, je serai en charge des prises de vues sous-marines.

Les programmes scientifiques n’étaient pas la raison d’être d’UTP I. En 2010, au pôle Nord, nous avons mené deux programmes scientifiques, le premier s’intéressait à l’épaisseur de neige sur la glace, paramètre crucial pour estimer le volume de glace et le second à la physiologie humaine à travers des études sur le sommeil et l’évolution de la température interne des membres de l’équipe. En revanche, il y a une véritable dimension scientifique dans UTP II. Pour cela nous avons dans l’équipe Romain Pete, Docteur en biologie marine et coordinateur scientifique de l’expédition. Nous répertorierons la biodiversité sous-marine polaire rencontrée durant un cycle saisonnier complet, entre la surface et la zone des 100 m de profondeur – nous réaliserons pour cela 400 plongées -, nous étudierons les relations entre l’atmosphère, la glace et l’océan et nous étudierons l’homme, son comportement et son adaptation physiologique en milieu extrême.

L’objectif de mes expéditions est aussi d’apporter un témoignage inédit sur le changement climatique en cours, ses enjeux locaux et de sensibiliser et éveiller les jeunes générations sur une région du monde magique. Nous avons signé en novembre 2013 un accord de partenariat avec le Ministère de l’Éducation Nationale et le Rectorat de Rennes en particulier. Cela permettra au plus grand nombre d’élèves de suivre l’expédition et aux enseignant d’y trouver des passerelles avec les programmes scolaires.

Mes expéditions ont aussi pour objectif d’innover.  Mon objectif est de repousser les limites et de défricher un terrain nouveau, ce qui nécessite un engagement important.

On peut véritablement parler d’exploration moderne, géographique, en images.  Ce qui captive l’individu, c’est l’histoire, l’aventure humaine, la connaissance.  Je pioche ainsi dans les outils à ma disposition pour pouvoir offrir cela. Les images ou les programmes scientifiques sont ces outils.

Under The Pole II est une expédition qui se réalise avec très peu de moyens. Malgré la recherche active de sponsors, nous n’avons pas levé de fonds importants. C’est grâce à des « petits » partenaires financiers, de nombreux partenaires techniques et une équipe de bénévoles très investis travaillant avec nous depuis un an à temps plein que nous pouvons partir.  Je me rémunère comme je peux, à hauteur de mes charges et Emmanuelle a un travail extérieur à mi-temps jusqu’au départ. Nous avons vendu notre maison pour pouvoir financer le bateau de l’expédition. Nous prenons beaucoup de risques financiers.  

UTP © One Blood : Under The Pole

Quelle est l’équipe autour de vous pour l’expédition Under The Pole II ?

Nous sommes quarante à travailler sur ce projet, dans la phase pré-expédition et/ou dans la phase expédition.

Nous avons travaillé seuls avec ma femme pendant deux ans sur la préparation de l’expédition.  Dix personnes nous ont ensuite rejoint pour travailler avec nous à temps plein sur la préparation.  Ce sont essentiellement des bénévoles, des amis, passionnés par la navigation, la plongée et les régions polaires.

L’équipe à bord évoluera tout au long de l’expédition. Il n’y aura jamais plus de douze personnes à bord, treize en comptant notre fils, Robin, deux ans.  L’équipe de l’expédition est pluridisciplinaire : plongeurs, marins, alpinistes, ingénieurs, mécaniciens, cuisiniers, caméramans, preneurs de sons, réalisateurs, régisseurs, photographes, biologistes, médecins, scientifiques, naturalistes…

Nous serons cinq présents continuellement durant toute l’expé de 22 mois, dont ma femme, mon fils et moi. La plupart des équipiers nous rejoignent pour plusieurs étapes. Ce sera le cas de l’équipe de tournage.  Ils seront quatre au maximum à bord.

Des scientifiques nous rejoindront sur certaines étapes. Ils seront deux au maximum à bord.  Nous ne les connaissons pas encore tous ; nous rencontrerons certains d’entre eux directement sur place lorsqu’ils nous rejoindront.  Romain, le coordinateur scientifique sera présent sur une grande partie de l’expédition. Quand les scientifiques ne seront pas à bord, nous aurons une série de protocoles à appliquer pour la réalisation des différents programmes.

Des stagiaires nous rejoindront également dans le cadre du programme Under The Pole Explorer. Il y aura au maximum deux postes de stagiaire à chaque étape.  Ce programme est ouvert au grand public.  Les stagiaires pourront donner un coup de main aux plongeurs, aux caméramans, aux scientifiques, ils pourront naviguer, profiter des balades à terre, plonger, etc.  Ils sont intégrés à l’expé. Ce programme est aussi pour nous un moyen de diversifier nos sources de revenus.

UTP

Pourriez-vous nous parler de l’acquisition et de la préparation du bateau d’expédition WHY ?

Nous avons acquis WHY le 26 avril 2013.  Cela faisait trois ans que nous voulions acquérir un bateau d’expédition.  Depuis notre retour du pôle Nord en 2010, nous réfléchissions au meilleur moyen de continuer l’exploration sous-marine des régions polaires. Assez vite, nous avons décidé d’acquérir un voilier qui nous donnerait cette liberté logistique et qui pourrait nous permettre d’accueillir des plongeurs, des scientifiques, une équipe de tournage et aussi d’être en famille.

Nous avons mis beaucoup de temps avant d’acquérir WHY, notamment parce qu’il fallait du financement.  Nous avons pris notre décision en décembre 2012. Nous savions alors que l’expédition Under The Pole II pourrait avoir lieu en 2014.

WHY est une goélette en aluminium robuste, conçue pour naviguer dans toutes les mers du monde. Le bateau a été préparé et entièrement revu en 2013 afin d’en faire un navire d’expédition polaire capable de naviguer en sécurité dans le très mauvais temps et d’hiverner, pris dans la banquise, pendant la nuit polaire.  Depuis le mois d’avril, il est en chantier permanent 7 jours sur 7.

WHY peut accueillir 12 équipiers et embarquer plusieurs tonnes de matériel dédié à l’exploration sous-marine et terrestre.

Le bateau est armé à la plaisance comme navire de formation voile et plongée, en catégorie de construction A.

WHY a été créé il y a 30 ans mais n’avait jamais navigué auparavant en dehors de petits « déplacements » .  Il a connu ses voiles l’été dernier pour la première fois.

Ce bateau n’est pas trop gros ce qui constitue un avantage non négligeable.  Il permet de réaliser des expéditions à taille humaine.

Je n’ai pas de doute sur sa solidité, même si je n’ai pas eu l’occasion de le tester dans une mer forte.  Il n’a pas été construit en série.  Il a été dessiné par un architecte et a été commandé par une personne qui y a mis beaucoup d’argent afin d’en faire un voilier de luxe qui puisse naviguer dans toutes les mers du globe.  Tout est surdimensionné sur ce bateau, l’aluminium est épais, la coque est renforcée, etc.  Le bateau est robuste et large. Il en impose.  Les résultats de l’expertise sont très bons.  Il a été classé haut la main dans la meilleure catégorie.  Il n’a pas vocation à être prisonnier des glaces au cœur de l’océan Arctique comme Tara, il n’est donc pas nécessaire qu’il soit aussi robuste que Tara.

Le convoyage jusqu’au Groenland sera un bon test.

Pourriez-vous nous parler de la collaboration que vous allez mettre en place avec les Inuits ? 

Ils ne le savent pas encore ! L’objectif sera de mettre en place une collaboration professionnelle avec les chasseurs-pêcheurs Inuits de Qaanaaq.  Le bateau pris par les glaces, le chien de traineau est la meilleure façon de continuer à explorer plus au Nord. Qui d’autres mieux que les groenlandais peuvent nous aider en prenant en charge cette partie de l’expédition ? Ce sera aussi une belle manière d’échanger sur le milieu, de notre côté en les amenant à découvrir la face cachée de la banquise.

Cela ne sert à rien de leur parler de notre projet à l’avance.  Nous apprendrons à les connaître pendant les premiers mois de notre hivernage.  Ils viendront nous voir et nous irons également leur rendre visite au village. Nous leur expliquerons petit à petit ce que nous souhaitons faire.  Une relation de confiance se mettra en place progressivement je l’espère qui permettra cette fantastique aventure.

Si nous parvenons à partir avec eux en traîneaux à chiens pendant quatre mois, nous aurons véritablement repoussé les limites de l’exploration.

UTP © Emmanuelle Perié : Under The Pole

Vous bénéficiez du soutien du navigateur Roland Jourdain.  Pourriez-vous nous parler de ce parrainage ? 

C’est un homme extrêmement généreux.  Il a mis deux bureaux à notre disposition en 2011.  Cela nous a changés de mon garage tout humide dans lequel nous avons préparé l’expédition Under The Pole I ! Pour Under The Pole II, nous avons également pu bénéficier de l’ensemble de sa base à Concarneau. Nous disposons ainsi d’ateliers, de hangars, de magasins, d’une voilerie.

J’espère aussi pouvoir un jour me tourner vers les jeunes pour les aider comme il le fait aujourd’hui avec nous.

Comment vous êtes-vous entraîné pour préparer l’expédition Under The Pole II ?

Je ne m’entraîne pas beaucoup car je n’ai pas le temps et c’est moins impératif que pour l’expédition de 2010.  Je m’entraînerai tout au long de l’expédition.

Quand j’ai un peu de temps, je fais des footings et je pratique le taekwondo.  Cela me maintient en forme.

Il ne faut pas négliger la préparation mentale aussi.  Plus le montage du projet est difficile, plus on se forge le mental indispensable à l’expédition elle-même.

Que vous reste-t-il à faire avant votre départ dans quelques jours ?  

Trouver de l’argent.  Une vingtaine de partenaires doivent encore nous livrer du matériel.  Six personnes travaillent actuellement à temps plein sur le bateau.  Nous allons travailler 18 heures par jour jusqu’au départ pour pouvoir tenir les délais.

Pensez-vous déjà à Under The Pole III… ?

Oui, naturellement. Le projet n’est pas encore écrit. Nous écrirons certainement ce projet pendant Under The Pole II.  Ce que je sais, c’est que nous ne prendrons pas une route directe.  Notre route passera certainement par l’Arctique. Pour finir en Antarctique ?

Pour suivre l’expédition Under The Pole II, rendez-vous sur le site internet http://www.underthepole.com/.

Entretien avec...

Entretien avec Dixie Dansercoer – Beyond The Challenge


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 « Je ne voulais pas d’un cocon.  Je voulais construire quelque chose de nouveau.  Je ne voulais pas simplement gérer quelque chose qui existait, je voulais inventer.  S’il fallait que je me brûle les ailes, qu’il en soit ainsi.  Mais il devait bien exister un rêve digne d’être poursuivi, avec son lot de joies et d’excitation. » Not fade away : a short life well lived, Laurence Shames et Peter Barton.

En 1997-1998, il traverse l’Antarctique de la Terre Reine Maud à Mc Murdo via le pôle Sud, en ski et kite-ski, avec l’explorateur belge Alain Hubert.  L’expédition est difficile : traîneaux déchirés, côtes fracturées, rationnement, marche forcée pour atteindre Mc Murdo avant que les derniers brise-glaces et avions de la saison ne quittent le continent.  Il est alors traducteur, ultra-trailer, triathlète, alpiniste. Il a 35 ans, il ne le sait pas encore mais il va devenir l’un des plus grands explorateurs polaires de notre époque.  Il est belge, il s’appelle Dixie Dansercoer.

Après différentes expériences, il traverse, en 2007, avec Alain Hubert, l’océan Arctique du Cap Arktishewski en Sibérie jusqu’au Groenland en passant par le pôle Nord, soit 1800 kilomètres en 106 jours.

La même année, en commémoration de l’expédition de la Belgica dirigée par Adrien de Gerlache 110 ans plus tôt, il est le chef d’une expédition en voilier en péninsule Antarctique.

En 2011-2012, il bat le record du monde de la plus longue distance parcourue en Antarctique en kite-ski – soit plus de 5000 kilomètres – en autonomie totale, avec Sam Deltour, rencontré huit ans plus tôt lors d’une compétition d’ultra-trail en Suisse.  Les voiles de traction, le moyen favori de déplacement pour cet ancien champion de kitesurf.

Une vie atypique donc, faite d’exploits, d’engagement et de passion, une réussite qu’il doit aussi au soutien attentionné et indéfectible de son épouse, Julie Brown.

Rencontre avec un homme sans cesse à la recherche de nouveaux défis, un explorateur qui transforme chacune de ses aventures en une quête toujours plus profonde de soi, rencontre avec Dixie Dansercoer.

(c)Dixie Dansercoer/Polar Circles
(c)Dixie Dansercoer/Polar Circles

Pourquoi êtes-vous devenu explorateur polaire ?

J’ai eu un coup de foudre pour les régions polaires lors de ma première expédition dans ces régions :  une traversée du Groenland, soit 700 kilomètres, en kite-ski. J’avais 33 ans.  J’étais fasciné par la calotte, la monotonie, le silence, les grands espaces, l’infini, des choses qu’on ne voit pas au quotidien.

J’ai traversé le Groenland avec Alain Hubert qui était déjà un aventurier polaire expérimenté.  J’ai beaucoup appris à son contact.  Cette rencontre a aussi été décisive pour mon avenir.

Enfant et adolescent, j’étais très curieux, j’aimais beaucoup le sport, les voyages, mais je n’avais pas d’ambition spécifique.  Je ne pensais ni ne voulais devenir explorateur polaire.

J’ai rencontré beaucoup d’aventuriers qui ont lu de nombreux récits d’exploration polaire lorsqu’ils étaient jeunes.  Il se sont passionnés de l’histoire des explorateurs du début du 20ème siècle avant même de mettre un pied dans les régions polaires. Pour ma part, c’était plutôt une suite logique de mes passages en montagne avec la grimpe et de multiples sommets. La neige et la glace m’avaient déjà montré leur beauté et mon expérience au Groenland m’a donné envie d’explorer davantage ces contrées.

(c) Dixie Dansercoer/Polar Circles
(c) Dixie Dansercoer/Polar Circles

Quelle expédition en Antarctique avez-vous préférée ? Celle de 1997-1998 ou bien celle de 2011- 2012 ?

Les deux expériences sont uniques, mais la première expédition a été particulièrement marquante pour moi.  De nombreux médias nous ont suivis car il n’y avait pas eu alors beaucoup de  traversées de l’Antarctique de cette envergure.  J’étais jeune, je n’avais pas la même expérience qu’aujourd’hui, l’expédition me paraissait donc beaucoup plus impressionnante et j’ai beaucoup appris aux côtés d’Alain Hubert.  Les rôles ont été inversés en 2011 : j’assumais le rôle de chef d’expédition et Sam, 25 ans, s’est trouvé dans la situation que j’avais pu connaître quinze ans plus tôt.

L’objectif de la seconde expédition était beaucoup plus ambitieux, mais je n’ai pas eu l’impression de réaliser un projet aussi grandiose qu’en 1997.  L’Antarctique ne me semble en effet plus aussi dangereuse, mystérieuse que lorsque je l’ai traversée la première fois.  Je me sens désormais assez à l’aise sur ce continent, et je ne ressens plus aujourd’hui, lors de mes expéditions, ce que j’ai pu ressentir lors de ma première expérience en Antarctique avec Alain Hubert. 

(c) Dixie Dansercoer/Polar Circles
(c) Dixie Dansercoer/Polar Circles

Quels ont été les différences les plus notables – notamment en termes d’équipement, de météo, d’expérience, etc – entre l’expédition de 1997-1998 et celle de 2011-2012 ?

En termes d’équipement, ce sont surtout les moyens de communication qui ont beaucoup évolué.  En 1997, nous communiquions avec le QG à Bruxelles par codes Argos, tandis qu’en 2011, nous pouvions téléphoner et envoyer et recevoir des e-mails régulièrement au QG.  S’agissant de l’équipement vestimentaire, il y a des petites différences.  Les bottines de montagne par exemple étaient très rigides en 1997 alors que ce sont presque des pantoufles aujourd’hui !

En 1997, notre voile de 21 mètres était révolutionnaire.  Nous sommes parvenus à établir des records de vitesse grâce à cette voile.  C’est la première fois qu’une voile de cette dimension était utilisée pour la traction.  En 2011, nous étions davantage habitués à la très grande vitesse que nous pouvons atteindre en utilisant un kite.  Cette vitesse ne nous a donc pas surpris. Mais c’est grace à une nouvelle voile de 50 mètres carrés que nous avons pu ‘tweaker’ notre distance journalière pour arriver a une moyenne de 68 kilomètres par jour.

(c) Dixie Dansercoer/Polar Circles
(c) Dixie Dansercoer/Polar Circles

Concernant les conditions météo, en 1997 et 2011, c’était le même défi. Le froid et le vent sont toujours là, peu importe les années.   La force du vent peut tout de même varier.  Avec Alain, nous sommes restés bloqués cinq jours sous tente à cause du vent catabatique qui était beaucoup trop fort pour nous permettre d’avancer en sécurité.  Avec Sam, nous avons pu nous éloigner des régions côtières pour ainsi éviter ces vents qui vont de plus en plus vite par gravité.  Nous restions parfois sous la tente, certes, mais c’était au contraire parce qu’il n’y avait pas assez de vent pour la progression en kite.

En 1997, nous avons « marché » sur une distance de 700 kilomètres tandis que nous n’avons pas marché du tout en 2011.  Notre approche de l’expédition était complètement différente.  Lors de la première expé, l’objectif était de traverser le continent coûte que coûte.  Lors de la seconde expé, l’objectif était de parcourir un maximum de kilomètres sur le continent en kite-ski.  Il n’aurait servi à rien de « marcher » un jour sans vent en tractant des traîneaux de 170 kilos pour afficher à la fin de la journée un faible kilométrage parcouru alors qu’il est possible de parcourir 100, 200 kilomètres en kite-ski durant une journée ventée. Cela aurait été une perte d’énergie inutile étant donné l’objectif.  Alors qu’en 1997, chaque kilomètre parcouru était un pas de plus vers l’objectif final.

Avec Sam, nous avons gâché dix jours au début de l’expédition à cause des sastrugis énormes et le vent de face qui ne nous permettait pas d’utiliser les voiles.  L’avion nous a laissés au début de l’expédition dans une zone absolument impraticable parsemée de sastrugis de taille très élevée. Nous tombions sans cesse et progressions peu.  Nous avons dû rappeler l’avion pour établir un nouveau départ d’expédition dans une autre zone.  A vrai dire, c’est pire que de passer cinq jours sous tente à cause du vent catabatique ! Ceci étant, il faut faire avec, ce sont les aléas inhérents à toute expé.

(c) Dixie Dansercoer/Polar Circles
(c) Dixie Dansercoer/Polar Circles

Comment préparez-vous vos expéditions ?

Il me faut généralement entre deux et quatre ans pour me préparer, le temps d’affiner l’idée, me renseigner, trouver les personnes avec lesquelles je pars, choisir le matériel, définir l’alimentation adéquate, trouver le financement, me préparer physiquement, etc.

Le choix du matériel est essentiel.  Il est nécessaire de consacrer beaucoup de temps au choix du  matériel qui sera le plus résistant au froid tout en devant faire des compromis entre légèreté et solidité.  Et pendant l’expédition, il faut être très vigilant.  Si une pièce se déchire ou casse, il faut la réparer tout de suite et ne rien laisser au lendemain.

Il est important aussi de tester le matériel en conditions réelles.  Pour l’expédition de 2011 par exemple, il me fallait tester mes nouvelles voiles et le traîneau dans un lieu où je puisse retrouver les mêmes conditions qu’en Antarctique, c’est-à-dire de la glace dure comme du béton.  Cela n’existe nulle part ailleurs qu’en Antarctique.  Je suis donc allé tester mon matériel en Antarctique pendant 15 jours, sur la base Novo.  En 1997, nous étions partis nous entraîner deux fois au Groenland et une fois à Resolute Bay au Canada.  Nous ne nous sommes pas rendus compte que les traîneaux n’étaient pas suffisamment solides car la glace n’est pas aussi dure là-bas.  Les traîneaux se sont déchirés dès le début de notre expédition !

J’organise généralement une mini-expé de préparation pour mieux connaître mon partenaire, lorsque c’est une personne avec laquelle je ne suis jamais parti.

Sur le plan physique, je commence mon entraînement 6 à 9 mois avant l’expédition.  Je suis un programme développé par le Comité Olympique belge.  Je travaille mon endurance.  Je ne participe plus à des grandes compétitions d’ultra-trail ou des Ironman.  Pour l’année 2014, j’ai prévu toutefois de participer à l’EcoTrail de Bruxelles.  Je développe, par ailleurs, ma masse musculaire, je fais des exercices de correction de posture, de renforcement du dos.  Ces exercices sont nécessaires pour pouvoir tracter une pulka de 170 kilos.

Je n’ai jamais été contraint de reporter une expédition, peut-être parce que je me prépare bien.

(c) Dixie Dansercoer/Polar Circles
(c) Dixie Dansercoer/Polar Circles

Avez-vous des regrets, des déceptions, par exemple eu égard aux expéditions que vous n’avez pas pu mener à leur terme comme la traversée de l’Arctique de la Sibérie au Canada que vous avez tentée avec Alain Hubert en 2002 ou bien la traversée en hiver du détroit de Béring aller-retour que vous avez tentée avec Troy Henkels trois ans plus tard ?

Non, je n’ai pas de regret.  On ne vit pas que des succès.  On fait souvent un pas en avant et trois en arrière.  Il faut toujours trouver le point positif de ce que l’on fait, savoir construire sur l’échec, prendre en compte surtout l’expérience, et pas seulement la réussite ou l’échec, et enfin savoir reconnaître ce dernier.

(c) Dixie Dansercoer/Polar Circles
(c) Dixie Dansercoer/Polar Circles

Quels sont vos projets ?

J’ai pour projet de faire une circumnavigation du Groenland en kite-ski.  J’avais déjà ce projet en tête lors de mon expédition en Antarctique en 2011-2012.  Je vais partir avec un Canadien, Eric Mc Nair Landry, au mois d’avril prochain.

Nous aurons plus de 5000 kilomètres à parcourir en kite-ski que nous espérons couvrir en moins de 100 jours.

J’ai également un autre projet pour 2015.  Avec Alain Hubert, nous avons pour objectif de rallier en kayak le pôle Nord à l’archipel François-Joseph.

(c) Dixie Dansercoer/Polar Circles
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Entretien avec...

Entretien avec Eve Leroy – Plongée sous les icebergs du Groenland


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 “Go as far as you can see, when you get there you’ll be able to see farther” Thomas Carlyle

Rares sont ceux qui ont déjà plongé dans les eaux glaciales du Groenland, à plus forte raison sur la côte Est, la plus sauvage et la plus hostile. C’est le défi qu’ont brillamment réussi en juillet dernier quatre athlètes handisport du Club Sportif Bourgoin-Jallieu, Eve Leroy, Didier Coront, Bernard Jaillet et Rudi Vandenabbeele, partis explorer pendant une dizaine de jours les icebergs du fjord Sermelik. Un rêve qui pouvait sembler fou.  Un rêve dont ils ont fait leur réalité.  Un succès de plus pour ce club qui n’a de cesse de voir toujours plus haut, toujours plus loin. 

Nous avons rencontré la féminine de l’expédition, Eve Leroy, 26 ans.  Des projets, Eve en a toujours beaucoup.  Et, elle n’est pas du genre à se laisser impressionner, alors quand son club lui a proposé de partir plonger au Groenland, elle n’a pas hésité une seconde pour accepter de faire partie de l’équipe.  

Un défi physique pour cette jeune aventurière, un défi humain pour elle qui veut prouver qu’en équipe l’impossible n’existe pas, un défi sur-mesure pour cette passionnée de grands espaces en troisième année de doctorat sur les changements climatiques en montagne.

Rencontre avec une femme sportive, extrêmement déterminée, à l’énergie débordante, rencontre avec une athlète au grand cœur, rencontre avec Eve Leroy.LDG 6

Comment est né votre projet d’aller plonger au Groenland ?

Maryse Maulin, membre du comité directeur du Club Sportif Handisport de Bourgoin-Jallieu, est à l’initiative de ce beau projet.  Elle a rencontré Vincent Dufour, guide polaire, lors d’une expédition en Islande.  Elle a appris qu’il allait plonger sous glace au Groenland durant l’été 2012.  Elle a immédiatement pensé que ce serait un beau challenge que les athlètes du club pourraient tenter de relever. Elle nous a toujours poussés à nous dépasser, à viser plus haut, à faire beaucoup de sport, à relever des défis fous. L’idée a continué de mûrir dans sa tête à son retour d’Islande. Elle en a parlé d’abord à Rudi Vandenabbeele, l’un des fondateurs du club, et actuellement trésorier, afin de déterminer avec lui une liste de quatre personnes dont une féminine qui pourraient relever un tel défi. Rudi m’a contactée.  J’ai dit oui tout de suite sans aucune hésitation. Une fois l’équipe constituée, en novembre 2012, elle a recontacté Vincent pour lui indiquer que quatre athlètes du club souhaitaient partir plonger avec lui au Groenland durant l’été 2013. Etant donné la très forte motivation de Maryse, Vincent a accepté de repartir une seconde fois sous les glaces du Groenland pour encadrer quatre athlètes du club handisport. Le projet était lancé. En neuf mois seulement, Maryse a accompli un boulot énorme pour trouver l’intégralité du financement et le matériel.

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Comment vous êtes-vous entraînés pour affronter les eaux froides du Groenland ?

Nous avions déjà, tous les quatre, une expérience de la plongée, certes plus ou moins importante, et plus ou moins lointaine.  J’ai été membre d’un club de plongée pendant plusieurs années.  Cela nous a aidés à appréhender les premières séances en piscine.

Autant le projet était un peu fou, autant notre plan d’entraînement était très rigoureux pour limiter les risques.  Nous avions des paliers à passer à chaque séance.  Si l’un d’entre nous n’avait pas validé chaque palier, il ne serait pas parti au Groenland.

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Nous avons fait des entraînements en piscine, deux ou trois en combinaison classique, puis quelques uns en combinaison étanche.  La plongée en combinaison étanche est plus difficile car l’air circule dans la combi ce qui a tendance à nous déséquilibrer.

Nous avons ensuite fait trois entraînements en milieu naturel, qui ont nécessité un support logistique beaucoup plus important.  Nous avons fait deux entraînements au lac du Bourget dans une eau entre 6°C et 10°C.  Et nous avons fait un ultime entraînement sous le glacier de l’Etendard à Saint-Sorlin-d’Arves dans les Sybelles dans une eau entre 2°C et 3°C.  La température de l’eau au Groenland est de -1°C.  Les personnes qui travaillent dans le domaine nous ont aidés, elles ont mis beaucoup de matériel à notre disposition, les télésièges, les dameuses.  La météo était exécrable ce jour-là, il y avait un fort blizzard, de la pluie puis de la neige.  C’était parfait car nous voulions être confrontés au froid ! J’ai eu très froid pendant les cinq premières minutes de plongée. J’ai ressenti une forte barre au front, comme un choc thermique.  Je crois que ce sont mes sinus qui se sont rétractés.  C’était assez douloureux.  C’est dû à l’espace qu’il y avait entre ma cagoule et mon masque.  J’ai eu peur que la même chose m’arrive au Groenland.  Je me suis donc procurée une cagoule une peu plus grande.  J’appréhendais un peu le moment où je me mettrais à l’eau.  Finalement, ça s’est très bien passé.

Suite à l’entraînement dans les Sybelles, le médecin nous a confirmé que nous étions prêts pour affronter les eaux froides du Groenland.

LDG 10Les entraînements nous ont permis d’acquérir une bonne aisance et travailler notre stabilité, de nous habituer à la plongée en eau froide et sous la glace et d’ajuster notre équipement en fonction des besoins de chacun.  Nous avons par exemple rajouté des sangles de serrage pour réduire la quantité d’air qui circulait dans la combi au niveau des membres inférieurs. 

Nous avons aussi lesté nos membres inférieurs qui ont naturellement tendance à remonter vers la surface.

Nous avons également mis dans nos combis au niveau des pieds des semelles chauffantes, qu’on utilise généralement pour les sports d’hiver.  Nous avions les pieds chauds en sortant de l’eau ! Grâce aux entraînements, je me suis également rendue compte qu’il valait mieux que je tombe dans l’eau depuis le bateau la tête en avant plutôt qu’en arrière comme on le fait habituellement car cela me permet ensuite de me redresser plus facilement.

Qui étaient les autres membres de l’expédition ?

Nous étions douze au total.

Sébastien Royer et Vincent Dufour (Grand Nord Grand Large) étaient nos guides polaires.

Trois bénévoles nous ont accompagnés, Albino Ramahlo et Jean-Luc Siméon qui nous aidaient pour les tâches du quotidien – le portage du matériel, la cuisine, l’enfilement des combinaisons, etc – et Jean-Claude Sulpice, le médecin.  Ils ont fait un boulot énorme.  Leur aide a été remarquable.  Sans eux, l’expédition n’aurait pas pu avoir lieu. Je pense qu’ils sont rentrés en France plus fatigués que les plongeurs.  On ne peut pas seulement retenir que quatre handisports ont plongé au Groenland.  C’est véritablement un travail d’équipe.

Maryse, à l’origine de ce projet, nous a naturellement accompagnés au Groenland.

Deux caméramans, Patrick Marchand et Guillaume Allaire, ont fait aussi partie du groupe pour ramener des images à couper le souffle.  Ils montent actuellement un film documentaire d’une trentaine de minutes sur l’expédition. Il sera diffusé à la télévision ou dans les festivals.

A chaque fois, j’ai plongé avec Sébastien, le chef plongeur de l’expédition, ainsi que les deux caméramans.  Ils prenaient des images mais n’intervenaient pas dans le choix du lieu de plongée.

Qu’avez-vous ressenti en arrivant au Groenland ?   

C’est la première fois que je voyais des icebergs, la banquise.  Je les ai vus dès mon arrivée à l’aéroport de Kulusuk.  J’avais l’impression d’être dans un reportage de Thalassa ! Je trouvais surréaliste, dingue d’être au milieu de ce décor. Nous étions seuls à contempler le paysage, aucun autre touriste à côté de nous ! C’est un moment absolument unique.

LDG 8La luminosité est très particulière au Groenland. Il n’y pas de pollution. L’eau du fjord est bleue sombre et constraste avec le blanc pur des icebergs.  La présence des glaciers nous donne l’impression d’être dans les Alpes entourés de montagnes de 4000 mètres.  Or, c’est très troublant car il y a l’eau juste à côté !

Je savais que nous étions privilégiés d’être là et de voir ce que nous allions voir. Les plongées allaient être magiques.  Dans un environnement qui n’est pas celui de l’homme.  Physiquement, nous ne sommes pas faits pour plonger à ces températures.

Pourriez-vous nous raconter vos plongées ?

Durant notre expédition, nous avons fait chacun une plongée depuis le bord et deux plongées depuis le bateau.  Elles se sont très bien passées.

La météo était top, un beau soleil et une température de 6°C environ.  Nous avons eu de la chance. Il y a eu du mauvais temps le dernier jour quand nous avons quitté le Groenland.  Nous avons pris conscience que les plongées n’auraient pas été aussi sympa dans de telles conditions. Loin de là !

Je me suis sentie très bien dans l’eau. Je n’ai pas eu froid.  Nous n’avons jamais été focalisés sur le froid, la température.  Je crois que le corps s’habitue.  Nous avions prévu des duvets et des chaufferettes pour la sortie de l’eau mais ils n’ont pas été utiles.  Nous pensions initialement que nous pourrions rester seulement 15 minutes dans l’eau. En réalité, nous avons pu faire des plongées d’une durée de 20 à 30 minutes.

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A 5 ou 10 mètres de profondeur, l’eau douce des icebergs se mélange à l’eau salée ce qui provoque comme des mirages.  Le plongeur qui est à 50 centimètres ou 1 mètre à côté de nous apparaît flou.  Il faut descendre plus bas pour retrouver une vue nette. Quand on regarde vers le bas, c’est le noir abyssal. Il y a une profondeur de 1100 mètres. Les icebergs sont des falaises de glace blanches, bleutées, claires, sculpturales, irrégulières avec des pentes abruptes, des trous.  De loin, on pourrait croire que ce sont des falaises de roches à la taille infinie.  C’est magnifique.  Quand on approche, on voit les détails, les fissures.  Lors d’une plongée, je me suis accrochée à un piton de glace, un morceau de glace s’est détaché, il m’a échappé des mains, et au lieu de tomber vers le fond comme je l’aurais l’imaginer du fait de la comparaison avec une roche, il est remonté à la surface, c’était très étonnant.

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Un iceberg s’est retourné pendant votre dernière plongée. Pouvez-vous nous raconter comment vous avez vécu ce moment ?

C’est un moment qui a fait paniquer les personnes qui nous attendaient sur le bateau car elles ne savaient pas où nous étions.

Je profitais un maximum de ma plongée car je savais que c’était la dernière.  Sébastien m’a fait signe d’aller dans une direction pour remonter tranquillement. J’entends alors un bruit sourd, une détonation. J’ai eu le reflexe de regarder au-dessus mais pas en dessous.  J’ai fait beaucoup d’escalade par le passé, je suis habituée à ce que le danger vienne plutôt du dessus.  J’entends alors un deuxième bruit sourd.  Sébastien me regarde, je vois dans ses yeux que quelque chose de potentiellement grave est en train de se passer, il cherche du regard vers le bas pour essayer de voir d’où vient le bruit, et il m’empoigne fermement par le gilet stabilisateur. J’ai entendu ensuite d’autres détonations, quatre, cinq, plus éloignées.  Nous sommes remontés tranquillement.

Nous avons eu de la chance.  C’est un iceberg mitoyen, à 80 mètres du site où nous plongions, qui s’est renversé.  Un bloc gros comme un immeuble de trois étages.  Si un plongeur se trouve à côté d’un iceberg qui se renverse, deux scénarios tout aussi catastrophiques l’un que l’autre peuvent se produire, soit la masse de glace tombe sur le plongeur et l’écrase dans les fonds abyssaux, soit l’iceberg tombe de l’autre côté et le plongeur peut être pris dans le vortex d’eau tourbillonante, arrachant ainsi ses masque et bouteille et l’entraînant trop rapidement vers  le fond du fjord.

En règle générale, il faut choisir de plonger près d’icebergs stables, pas trop échancrés.  Après l’incident, nous avons regardé à nouveau la photo de l’iceberg avant son renversement, il était plat ! Comme quoi, nous avons vraiment eu de la chance car nous aurions pu plonger le long de cet iceberg, rien ne laissait penser qu’il allait se renverser.

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Avez-vous été en contact avec les communautés Inuit ?

On m’avait dit que nous n’aurions pas trop de contacts avec les Inuits car ils se désintéressent des touristes ou des aventuriers.  Pendant les six jours où nous sommes restés au Groenland, nous avons vécu dans la maison communale du village de Tinitéquilaaq, une maison où les habitants du village viennent prendre leur café, consulter Internet, prendre une douche.  Ils ne nous ont pas beaucoup parlé mais à force de toujours dire bonjour et de jouer avec les enfants une interaction s’est créée. Un des membres de notre équipe, Jean-Luc, a joué deux fois au jeu traditionnel local, un mélange de balle au prisonnier et de baseball, avec les membres du village. Nous l’encouragions depuis le balcon en échangeant des rires avec les autres spectateurs. C’étaient des très bons moments. Le dernier jour, nous avons partagé quelques produits locaux que nous avions ramenés de France. Nous avons essayé de faire comprendre aux Inuits – qui ne parlaient pas anglais – que nous souhaitions organiser un goûter auquel ils étaient tous conviés. Tout le village est venu. Cela a été une vraie réussite qui reste un temps fort de cette expédition.

Quel est le bilan que vous faites de l’expédition ?

Au-delà du défi sportif, c’était un défi humain. Il y a eu une très bonne cohésion d’équipe.  Nous avions un objectif commun, nous y sommes parvenus grâce au groupe. Nous n’avions pas pour but de réaliser un exploit pour nous mettre en avant individuellement et dire que, même en étant handicapés, nous y sommes arrivés.  Nous voulions relever ce défi pour pouvoir démontrer qu’avec un groupe uni dans lequel tout le monde s’entraide, rien n’est impossible.

Je suis actuellement en troisième année de doctorat sur les changements climatiques en montagne.  Cette expédition me permet de démontrer aussi, qu’avec une équipe motivée, qui a la volonté de partager, on peut arriver à se déplacer sur des terrains de premier abord inadaptés et inadaptables au handicap. C’est le cas du milieu montagnard. Si je devais absolument installer des sondes sur le terrain moi-même, cela serait possible avec un minimum de logistique bien sûr.

Notre seul regret ? Ne pas avoir vu d’animaux… Les phoques étaient malheureusement dans le fjord d’à côté. Il y avait encore trop de pack dérivant pour que les baleines s’approchent de la côte.  Nous n’avons vu que des chiens de traîneaux, attachés tout au long de la journée, nourris tous les trois jours et hurlants à la mort. Jean-Luc notre chef cuistot de la bande regrette aussi de ne pas avoir goûté du phoque, le plat typique local, mais ce regret n’est pas partagé par tous !

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Quels sont vos projets ?

Quand nous sommes rentrés du Groenland, nous nous sommes demandés ce que nous allions faire après !

Nous avons beaucoup de projets avec le club.  Certains se préparent actuellement pour les Jeux Olympiques de Rio.

Nous avions également évoqué un road trip en handbike en Islande mais pour l’instant ça reste dans un coin de la tête.

Cela fait cinq ans que je suis dans ce club.  J’aime ce club car il prépare à la compétition, aux Jeux Olympiques, aux mondiaux mais pas que.  Et il y a un très bon esprit, une très bonne entente entre les membres. Ce n’est pas parce qu’un athlète a été bien classé aux JO qu’il ne va pas aider les nouveaux qui apprennent la discipline ou qui en font seulement en loisir. C’est important de garder la notion de plaisir et de loisir même dans un club de très haut niveau.

Je me suis mis au handbike cette année pour accompagner Didier, Rudi et Bernard. J’étais seulement licenciée en athlétisme auparavant. Je m’entraine en général quatre fois par semaine, à raison d’une demi-heure à une heure à chaque fois. J’alterne athlétisme, natation et handbike en fonction de l’envie. Depuis le début de cette année scolaire, je m’entraîne moins, plutôt une ou deux fois par semaine, à cause de mon doctorat qui me prend beaucoup de temps.  Le sport est avant tout un loisir pour moi, contrairement à Didier par exemple, qui s’entraîne de façon assidue pour les JO. J’espère tout de même pouvoir participer en mai prochain à la 19ème édition du Raid Grenoble INP organisé par six écoles d’ingénieurs de Grenoble et Valence. Le Prologue, une épreuve qualificative de 35 kilomètres en forêt, aura lieu en mars.

Entretien avec...

Entretien avec Gilles Elkaïm – Explorateur de l’Arctique


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Il est l’un des plus grands explorateurs de l’Arctique. De 2000 à 2004, il vit l’aventure de sa vie, une incroyable odyssée polaire, l’expédition Arktika, en parcourant seul, en kayak, à ski, en traîneau à chiens, les 12000 kilomètres séparant le cap Nord du détroit de Béring, franchissant ainsi le Passage du Nord-Est et effectuant une longue et difficile traversée de la Sibérie.

Aventurier, Gilles Elkaïm l’a toujours été.  Pendant quinze ans, il voyage à pied, à vélo, en voilier, en kayak, à cheval, en chameau, du Népal à l’Inde en passant par la Mongolie, le Niger, l’Australie, et bien d’autres contrées, plus ou moins lointaines, plus ou moins exotiques.

Un temps réalisateur et photographe aussi. Il nous confiera que ce n’est plus sa vie. La passion a duré un peu, l’a hissé au sommet de cet art, et s’est évaporée ensuite pour laisser place à d’autres envies, d’autres challenges. La vie est courte, l’homme curieux doit faire vite pour assouvir tous ses désirs. Loin pourtant d’être un homme pressé, lui qui aime par dessus tout prendre son temps, le temps de la contemplation mais aussi le temps de l’analyse. En proie alors à un perpétuel dilemme.

Sa vie aujourd’hui, elle est en Arctique. Depuis 2006, Gilles dirige le Camp Arktika, un camp d’élevage de chiens d’attelage et de races primitives sibériennes tel que le Taïmyr. Le Camp se situe en Laponie finlandaise, à 300 kilomètres au Nord du cercle polaire et de Rovaniemi sur la route du cap Nord, tout près d’Ivalo.

Travailleur, opiniâtre, rigoureux, exigeant, perfectionniste, persévérant, à l’instar de tous les grands aventuriers.  Un véritable challenge que d’essayer de le suivre ; peu sont ceux qui peuvent se targuer d’y être arrivés.

Nous avons rencontré Gilles à son retour d’une navigation de 10000 kilomètres d’Islande à Nome à bord de son bateau Arktika. Un des rares voiliers à avoir réussi la traversée du Passage du Nord-Ouest au cours de l’été 2013. 

Il nous parle de sa prochaine expédition, une dérive en solo pendant deux ans dans l’océan glacial Arctique, 120 ans après celle du Fram de Fridtjof Nansen.  Un autre projet grandiose donc.  A l’image du personnage.  Départ prévu pour l’été 2014.

Entretien avec un explorateur solitaire, un passionné d’absolu, un grand nom de l’histoire des pôles, entretien avec Gilles Elkaïm.

Gilles_Elkaim

D’où vient votre passion pour les régions polaires et l’aventure en général ?

C’est le cheminement d’une vie, la suite logique de lectures, d’images, de rencontres.

Enfant, j’étais marqué par les images de paysages que l’on nous montrait en cours d’histoire-géo, par les conférences que des aventuriers donnaient à l’école.

Puis, un jour, c’est l’étincelle à l’évocation de l’aventure, de l’ailleurs, je ne sais pas trop pourquoi.  J’ai su qu’il était temps pour moi de partir.  Je ne me suis posé aucune question car j’étais prêt, j’étais assez mûr pour vivre l’aventure.  En 1983, à 23 ans, j’ai traversé pendant trois mois l’Islande du Nord au Sud, en solitaire, sans savoir alors si je supporterais le solo.  Je me suis passionné de montagne et de spéléo pendant mes études de physique à Grenoble. Je savais donc que je serais à l’aise en pleine nature.  Par contre, je pratiquais la spéléo en groupe.  En Islande, je me suis retrouvé seul face à la nature et aux éléments.  C’était la première fois que j’étais confronté à la solitude.  A 24 ans, j’ai passé une année entière dans le petit village de Qequertaq près d’Ilulissat sur la côte Ouest du Groenland. J’y ai appris le groenlandais, l’élevage de chiens d’attelage, la chasse au phoque, la pêche sur la banquise, le raid en solitaire en traîneaux à chiens.

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Au fil des expériences, des rencontres, les connections se sont faites, et j’ai développé une passion pour le Grand Nord.

J’ai toujours vécu ma passion à 100%.  Je ne l’ai jamais concilié avec une vie professionnelle qui n’y soit pas liée.  Certes, j’ai été professeur de physique pendant quelques années mais c’est une activité que je n’ai exercée que ponctuellement, uniquement pour financer mes expéditions.  A vrai dire, je ne sais pas concilier.  Quand je travaille sur un projet, je suis dessus à 100%.  Je ne fais pas de compromis.  Quand j’ai un but, je fais abstraction de tout le reste, et je sais que je vais l’atteindre coûte que coûte.  Cela me prend aux tripes.

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Pour arriver à mener à bien des expériences exigeantes, il faut travailler beaucoup, et avoir une grande force mentale pour pouvoir faire de nombreux sacrifices.  Je crois que la force mentale est innée.  A la naissance de mes chiens, par exemple, j’ai su immédiatement quels chiens auraient le mental et quelle place dans la meute j’allais leur donner en conséquence.  La passion permet de développer cette force mentale.  La motivation ne suffit pas.  Certains stagiaires – je propose des stages de plusieurs mois de formation à la gestion et au dressage de chiens de traîneaux ainsi qu’aux techniques de vie et de survie en milieu polaire – ne restent qu’une journée au Camp Arktika, ils ne tiennent pas le coup ; ils sont certes très motivés, mais il leur manque la passion.  Ce sont les raisons qui expliquent que certains se démarquent, les meilleurs sont ceux qui ont la hargne.  Je suis persuadé que cette force mentale et cette passion m’ont permis de réaliser mes rêves d’aventure.

Quand et comment avez-vous acquis le bateau Arktika avec lequel vous allez traverser l’océan glacial Arctique ?  

Je l’ai acheté en 2011.  Cela faisait alors une vingtaine d’années que je voulais acquérir un bateau.  Je ne l’ai pas fait plus tôt par manque de moyens financiers.  J’ai monté le camp Arktika en 2006 afin d’élever des chiens de traîneaux et les préparer à la traversée de l’océan glacial Arctique.  Peu à peu, je me suis laissé tenter par l’activité touristique – je propose notamment des « séjours », en mode raid, d’initiation à la vie sauvage et à la conduite d’attelage à l’intérieur et à proximité du Camp – principalement pour avoir des revenus, toujours dans le but d’acquérir un bateau.  Je me suis donc sédentarisé pendant plusieurs années.  Je n’étais pas formé au tourisme, j’ai appris sur le tas.  Cela a payé, l’activité du Camp m’a permis d’obtenir la confiance des banquiers.

J’ai cherché Arktika pendant de nombreux mois, je voulais que ce bateau ait des caractéristiques bien précises.  C’est un bateau construit en 1984 très solide.  J’ai passé beaucoup de temps à retravailler la coque pour qu’elle soit adaptée à la navigation polaire.  Je l’ai mis en chantier à Hyères puis à la Rochelle.  Je l’ai testé pour la première fois en 2012 lors d’une expédition de quatre mois sur la côte Est du Groenland d’Anmassalik au Scoresby Sund.  Il s’est très bien comporté.  Il a ensuite hiverné en Islande où je l’ai mis à nouveau en chantier pendant deux à trois mois.  Le Passage du Nord-Ouest l’été dernier m’a permis de confirmer la fiabilité de la machine !

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Le Passage du Nord-Ouest était-il un vieux rêve ? Aviez-vous pour objectif de boucler le tour de l’Arctique après avoir franchi le Passage du Nord-Est de 2000 à 2004 ? Ou le Passage du Nord-Ouest était-il seulement une étape avant la traversée de l’océan glacial Arctique vous permettant de confirmer la fiabilité de votre bateau ?

La traversée avait deux objectifs, d’une part, confirmer effectivement la solidité du bateau et, d’autre part, installer mon bateau sur le détroit de Béring afin qu’il soit prêt pour mon expédition l’année prochaine.

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Je n’avais pas pour objectif de boucler le tour de l’océan Arctique par les deux Passages.  Bien sûr, j’y ai pensé pendant mon expédition Arktika.  J’avais alors de très bons chiens.  J’ai pensé un moment continuer dans la foulée avec eux au-delà du détroit de Béring.  J’ai fait une pause pendant neuf mois dans une cabane en Sibérie pour réfléchir, entre autres, à ce que je voulais faire après.  Il me restait 1200 kilomètres seulement avant la falaise de Béring, il fallait vraiment que je prenne une décision quant à ce que j’allais faire et quel serait mon point de chute après Arktika.  Je n’avais plus rien, plus d’attache.  J’ai finalement décidé de ne pas continuer.  Je voulais mettre un point final à l’expédition.  Ce qui marque la fin d’une expédition, c’est la rédaction d’un rapport, c’est-à-dire l’écriture d’un livre ou la réalisation d’un film.  Je voulais mettre un terme à cette expérience avec un livre.  J’avais peur d’oublier.  Si j’étais resté 6-7 ans dans les deux Passages, j’aurais perdu beaucoup de choses.Gilles Elkaim 2

La glace a contraint beaucoup de bateaux à abandonner leur traversée du Passage du Nord-Ouest l’été dernier.  Comment cela s’est passé pour vous ?

Le Passage du Nord-Ouest en général est particulièrement difficile.  Peu de navires osent affronter ce dédale de glaces.  C’était d’autant plus difficile cette année car il s’est ouvert très tard et la météo était exécrable, avec coups de vent sur coups de vent. Une dizaine de bateaux seulement a franchi le Passage l’été dernier.

De notre côté, nous n’avons pas eu de difficultés à cause des glaces, au contraire il en manquait !  J’aurais voulu qu’il y en ait davantage pour tester Arktika.  Ce sont plutôt les gros coups de vent qui ont rendu notre traversée compliquée.

De nombreux bateaux ont abandonné car ils se sont présentés trop tôt à l’entrée du Passage, dans le détroit de Bellot.  Je pense que nous avons réussi car nous nous sommes présentés tardivement – début septembre.  Nous étions les derniers.  Le Passage s’est ouvert quand nous sommes arrivés dessus !  Au début de l’été, mon bateau était en Islande.  Avant le Passage, nous avons donc dû rejoindre la côte Est du Groenland depuis l’Islande, puis passer le cap Farewell, et remonter le long de la côte Ouest jusqu’à Thulé.  Nous sommes partis d’Islande le 7 juillet.  Nous nous sommes présentés face à Anmassalik sur la côte Est du Groenland le 10 juillet.  Nous sommes partis de Thulé le 21 août, au moment où de nombreux bateaux étaient bloqués dans le détroit de Bellot.  A Cambridge Bay et à Tuktoyaktuk, les Inuits étaient surpris de nous voir car les bateaux qui nous précédaient leur avaient indiqué qu’il n’y avait plus personne sur le Passage !

Le Passage du Nord-Ouest a été le tronçon le plus facile pour nous.  Le tronçon le plus difficile a été le passage de la côte Farewell au Sud du Groenland, avec des glaces pluriannuelles très dangereuses et de très forts coups de vent.  Nous étions prêts à évacuer.  Nous ne nous sommes jamais retrouvés dans ce type de situations sur le Passage du Nord-Ouest.  Mes co-équipiers – mécanicien, marin et cuisinier-, malgré leur faible experience polaire, ont montré beaucoup de sang froid quand je leur ai dit qu’il fallait s’équiper pour une évacuation.  Nous nous en sommes sortis aussi grâce à leur comportement très pro.

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Je n’ai pas particulièrement apprécié ce Passage du Nord-Ouest parce qu’il faut le traverser vite pour ne pas rester bloqué.  Et il était très ingrat, ardu, à cause du mauvais temps.  Les lumières n’étaient pas belles.  L’eau était opaque.  Les seuls moments où nous étions ravis, c’est quand il y avait de la glace !

Personne ne réalise le Passage du Nord-Ouest de la même manière.  Certains se font ouvrir la voie par les gardes côtes canadiennes ou par des brise-glace.  D’autres abandonnent le bateau pendant l’hiver et le retrouvent l’année suivante.  Je constate que beaucoup de bateaux sont inadaptés au Passage du Nord-Ouest – le Passage étant souvent libre de glace, les marins estiment qu’il n’est pas nécessaire d’avoir un bateau adapté à la navigation polaire.  Puis, c’est un effet de mode, le défi consistant justement à traverser le Passage avec un bateau inadapté !

Pourriez-vous nous parler un peu plus de votre projet de traversée de l’océan glacial Arctique ?

Mon objectif est de me laisser prendre dans les glaces l’été prochain au niveau des îles de Nouvelle-Sibérie et de dériver comme Nansen l’a fait avec le Fram.  La dérive devrait durer deux ans, peut-être un peu moins.  Je veux prendre le temps pour découvrir l’océan Arctique et non pas aller vite comme sur le Passage du Nord-Ouest.

Prendre le temps, c’est ce qui me différencie des autres explorateurs, je crois.  Pour la plupart d’entre eux, trois années auraient été largement suffisantes pour rejoindre le détroit de Béring depuis le cap Nord. J’ai voulu le faire en quatre ans, seulement pour prendre le temps.

Je vais partir avec sept chiens, en totale autonomie, sans aucun ravitaillement.  Je n’aurai aucun contact humain pendant deux ans.  C’est la première fois que je vivrais pendant deux ans sans croiser personne.  J’aurai certes des moyens de communication pour partager mon expérience, mais ce n’est pas comparable au contact physique.  Je vais explorer mes limites mentales.  Au début, je prévoyais cette dérive en équipe.  J’ai su que je la ferai seul l’été dernier dans le Passage du Nord-Ouest.  J’ai envie d’être seul à seul avec la nature pour le challenge.  Je n’ai pas envie de gérer les difficultés humaines, les enguelades, les pétages de plomb, etc.

Gilles Elkaim 6Je quitterai le bateau pendant un mois pour rejoindre le pôle Nord en traîneaux à chiens. J’aimerais que ce soit fin février.  Quand je le quitterai, le bateau devrait être à deux degrés du pôle, je devrais avoir 500 kilomètres aller-retour à parcourir en traîneaux, avec parfois des chenaux d’eau libre à traverser – ce qui n’est pas simple à gérer avec les chiens.  Des personnes au QG suivront le bateau avec des balises de tracking et me communiqueront son emplacement pour que je puisse le retrouver au retour.

J’espère y arriver.  Tara l’a fait, Nansen aussi, alors je suis optimiste.  Naturellement, il faut faire confiance à la chance aussi – si le bateau est broyé en mon absence, par la glace ou par un ours par exemple, l’aventure s’arrêtera là.  Peut-être que le bateau sera brisé, peut-être que je sortirai indemne dans l’Atlantique, on verra.

Si j’y arrive, ce sera la première traversée de l’océan glacial Arctique en solitaire et en autonomie.  Jamais Homme n’a été seul pendant si longtemps.  Ce sera aussi la première fois que le pôle Nord sera atteint en traîneaux à chiens en solo et sans assistance – ce qui doit toutefois être relativisé car je ne partirais pas de la Terre mais du milieu de l’océan.  Enfin, j’aimerais qu’Arktika dérive jusqu’à une latitude plus élevée que Tara ou que le Fram.

Mon premier objectif est de sensibiliser l’opinion publique sur la fonte des glaces et le réchauffement climatique.  Je profiterai de mon expédition pour effectuer des relevés scientifiques si on me le demande.  Mon second objectif est de témoigner de la beauté de l’Arctique.

J’ai commencé à penser à ce projet en 2000, quand je me suis lancé sur le Passage du Nord-Est.  Généralement, quand un aventurier débute une expédition, il a déjà en tête la suivante !

Il m’a fallu dix ans après Arktika pour me lancer.  En principe, il vaut mieux rebondir très vite après un projet pour profiter de la communication et des contacts noués avec les sponsors.  Au cas d’espèce, je n’avais pas d’autre choix que de prendre le temps d’élever mes chiens, de rassembler les fonds, de trouver le bateau, de le conditionner à la navigation polaire, et de le tester.  Et puis, comme je l’indiquais, j’aime prendre le temps.

J’ai arrêté la date de l’expédition l’été dernier lorsque j’étais sur le Passage et que j’ai pu constater que le bateau résiste très bien.  Je n’ai jamais été impatient durant ces années.  Je savais qu’il fallait que je pose les briques les unes après les autres pour pouvoir construire mon projet.  C’est vrai que parfois on se sent loin du projet, j’ai élevé des chiens pour mettre un bateau au pôle Nord ! Le rapport au temps est le même que durant l’expédition elle-même.  Au cours de l’expédition Arktika, je savais que j’allais vers Béring mais je n’étais pas impatient, je pensais à ce que j’allais faire au jour le jour.

Je mettrai bientôt en ligne mon nouveau site.  Je réfléchis aussi à un nouveau Facebook.  Je pense que je ferai une première communication officielle le 8 décembre à la Maison des Océans à Paris lors de la première diffusion de mon film sur le Passage du Nord-Ouest.  Je n’aime pas trop la communication, je préfère généralement que les gens viennent vers moi.  

Vous avez consacré une partie de votre vie à l’Arctique.  Et l’Antarctique ?

J’aime beaucoup l’Antarctique.  Ceci étant, c’est compliqué d’y aller.  En effet, je ne veux pas y aller en avion.  Je préfèrerais m’y rendre par la mer.  Puis, les chiens sont interdits en Antarctique.  C’est un obstacle supplémentaire pour moi.  Tirer une pulka et skier ne m’intéresseraient pas.

Pour finir, quelle est l’expérience de votre vie que vous avez préférée ?

J’ai beaucoup apprécié l’année que j’ai passée au Groenland dans une communauté Inuit.  C’était une découverte totale.  J’étais jeune.  Je n’oublierai jamais la rencontre avec le peuple groenlandais.  Je suis repassé au village à plusieurs reprises après, et notamment l’été dernier.  Je m’attendais à revivre ce que j’avais vécu, mais je n’ai retrouvé personne.  Je n’ai pas osé aller voir les vieillards du village.  Tout le monde me regardait comme un touriste, ce qui était assez douloureux.  Cela m’a rendu nostalgique.

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Arktika de 2000 à 2004, je crois que j’aurais du mal à faire plus difficile ! Je suis allé très loin en moi-même.  Au niveau mental, la traversée de l’océan glacial Arctique sera peut-être plus difficile car je serai seul alors que je croisais beaucoup de monde lors d’Arktika.  Au plan physique, ce sera certainement plus facile car je serai dans mon bateau, alors que j’ai été nomade, campeur pendant quatre ans en Sibérie.

Si je dois en retenir qu’une seule, je dirais Arktika.  Arktika est le fil conducteur de ma vie.  J’ai d’ailleurs donné ce nom à mon bateau, à mon camp.

Entretien avec...

Entretien avec Sébastien Lapierre – Rêve de glace


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Il fait partie de ces hommes qui se lancent des défis hors du commun.  Sébastien Lapierre est un jeune canadien qui a décidé il y a quelques années que l’aventure polaire ferait partie de sa vie.

Après quelques expéditions en autonomie totale, dans les Rocheuses, les Monts-Valins, les Chics-Chocs, les Laurentides, au Nord-Est des Etats-Unis, il se lance dans l’aventure polaire en 2010 au Groenland et l’été dernier sur l’océan glacial Arctique.

Sébastien vient en effet de tenter, avec son compatriote Olivier Giasson, de traverser le mythique Passage du Nord-Ouest en kayak de mer en une seule saison. Parti le 15 juillet 2013 de Tuktoyaktuk, le tandem voulait rallier Igloolik, 3 500 kilomètres plus loin, en moins de 80 jours.  Cela aurait été une première.  

Depuis quelques années, la fonte de la banquise Arctique libère le Passage du Nord-Ouest pour une période assez longue permettant d’envisager une telle traversée.  Mais, cet été, le Passage du Nord-Ouest est resté imprenable.  « Seuls le temps et la glace sont maîtres » disent les Inuits. 

Les deux aventuriers ont toutefois pu atteindre Gjoa Haven début septembre, après avoir effectué deux tiers du parcours prévu.  Un exploit étant donné les conditions de glace.  Le petit village Arctique devait être l’avant-dernier ravitaillement avant Igloolik.  

RevedeGlace2013

Nous avons rencontré Sébastien à son retour.  

Entretien avec un aventurier battant et optimiste, entretien avec un amoureux des pôles, sensible à la protection de l’environnement, entretien avec un homme qui va au bout de ses rêves, entretien avec Sébastien Lapierre.

Pourriez-vous nous raconter votre parcours et les différentes étapes qui vous ont amené en 2013 à tenter la traversée du Passage du Nord-Ouest ?

J’aime les défis, l’aventure, le froid, les glaces et les grands espaces.  Je crois que j’ai constamment eu besoin d’une dose d’adrénaline dans ma vie !

J’ai toujours été en contact avec la nature et les grands espaces au Canada.  Dès mon plus jeune âge, je passais mes journées à arpenter les forêts environnantes, et surtout lorsqu’il y avait des tempêtes.

Adulte, j’ai rejoint les rangs de l’armée où j’ai appris les techniques de survie en forêt, l’orientation, la topographie, et ainsi confirmé mon goût évident pour la nature, le camping hivernal et l’exploration. J’ai monté des expéditions en totale autonomie dans des espaces soumis aux conditions climatiques rigoureuses, près du Québec, au Nord-Est des Etats-Unis, etc.

J’ai ensuite eu envie de relever des défis plus engagés encore car j’aime me dépasser, repousser plus loin mes limites.  Mon premier gros défi : la traversée en ski du Groenland en 2010 avec Olivier Giasson.  Une expédition qui ne s’est pas passée tout à fait comme prévu en raison de problèmes logistiques qui nous ont contraint à modifier notre itinéraire lequel consistait initialement à rallier Isortoq, petit village de la côte Est, à Kangerlussuaq, un village de la côte Ouest. En rentrant du Groenland, nous avions déjà envie de repartir. Nous avons décidé de pousser un peu plus loin.  Le Passage du Nord-Ouest était d’actualité.  Nous avons décidé de le traverser en kayak, ce qui aurait été une première.

Sébastien Lapierre

Quels sont les bons moments que vous retiendrez de votre expédition ? 

Les paysages uniques au monde, les couchers et les levers de soleil exceptionnels, le soleil de minuit, la visibilité incroyable propre à cette région.  C’était spectaculaire, grandiose.

Nous avons particulièrement apprécié les troisième et quatrième semaines de l’expé.  Les conditions étaient très bonnes, la mer était calme.

Et les moments plus difficiles ? 

C’est pendant les tempêtes que notre moral était au plus bas. Les conditions météo peuvent changer très rapidement en Arctique, et il nous est malheureusement arrivé à plusieurs reprises de ne pas avoir le temps de rejoindre la terre ferme avant une tempête. Les vagues de plusieurs mètres nous empêchaient alors de progresser. Des épisodes durant lesquels nous avons eu très peur.  Secoués, soulevés, tapés sans relâche.

L’été 2013 a été exceptionnellement froid. La température a chuté fortement durant les dernières semaines de notre expédition.  L’enchainement des journées de 10 heures de kayak par -10°C s’est avéré particulièrement difficile.

S’aventurer sur le Passage du Nord-Ouest cette année n’a pas été facile.  Au début de l’été, les glaces ont mis plus de temps à fondre que les années passées.  Le retour des glaces s’est fait très rapidement aussi.  Sur une partie de notre itinéraire, l’eau n’a jamais dégelé.  Nous avons dû naviguer entre de gros blocs de glace instables.  C’était une course contre la montre pour rejoindre Gjoa Haven !  Les conditions de glace ont parfois impacté notre moral et notre énergie et nous ont souvent stressés.

Nous avions aussi sous-estimé les difficultés liées au vent.  Il est omniprésent. Souvent des vents contraires, des vents difficilement prévisibles, qui ont gêné considérablement notre progression.

Ceci étant, malgré les difficultés, nous n’avons jamais eu envie d’abandonner.  Nous voulions constamment avancer, arriver au bout de l’aventure.

Sébastien Lapierre

Vous avez été confrontés au retour des glaces plus rapidement que prévu. Y a-t-il eu d’autres imprévus durant votre expédition ?

Oui, lors de la première étape.  Nous avons décidé de modifier notre itinéraire à cause d’une tempête Arctique.  Pour cela, nous avons débarqué et tiré le kayak pour rejoindre une autre rive.  La carte indique qu’il n’y pas de relief à l’endroit où nous avons débarqué.  Nous nous sommes alors rendus compte que les cartes et les GPS comportent beaucoup d’erreurs.   Nous nous sommes en effet retrouvés face à des falaises que nous avons dû descendre en rappel !

Les cartes de l’Arctique sont loin d’être précises.  Les hauts fonds par exemple ne sont pas indiqués. Les petites îles non plus. Nous avons souvent dû improviser pour nous adapter aux réalités du terrain.

Sébastien Lapierre

Etes-vous déçus de ne pas avoir pu atteindre Igloolik comme vous l’aviez prévu ?

Nous ne sommes pas déçus car le bilan de l’expé est dans l’ensemble positif.  Nous sommes plutôt contents au contraire.

D’une part, il y a eu plus de glace sur le Passage du Nord-Ouest cette année que les autres années, rendant le défi à relever plus difficile, donc plus intéressant !

D’autre part, nous n’avons pas pu rejoindre Igloolik parce que les glaces se sont formées plus rapidement que prévu et non pas parce que nous avons été trop lents.  Au contraire, notre progression était plutôt bonne.  Nous avions deux jours d’avance par rapport à notre programme.  Notre kayak a été performant et nous avons bien avancé, 45 kilomètres par jour environ et 80 kilomètres pour notre plus grosse journée.  Les conditions extérieures ne nous ont pas été favorables, cela fait partie de l’aventure.  Je suis convaincu que si tout se passe comme prévu, ce n’est plus l’aventure.

Quels contacts avez-vous eus avec les populations locales ?

Nous avons fait escale dans des villages Inuit – Paulatuk, Kugluktuk, Cambridge Bay, Gjoa Haven et Taloyoak – pour notre ravitaillement en nourriture et fuel.

Les Inuits que nous avons rencontrés dans ces villages étaient très généreux et très curieux.  Ils nous ont bien accueillis, nous offraient du café, du cake, des soupes.  Nous avons également partagé quelques repas avec des marins et des pêcheurs.  Nous avons notamment échangé avec eux sur le changement climatique et ses conséquences au quotidien, notamment sur la chasse et la pêche.  La faune n’est pas plus rare comme on pourrait le penser, mais son comportement change.  Des ours s’aventurent de plus en plus dans les villages par exemple.   

Comment vous êtes-vous préparés à cette expédition ?

Nous avons préparé l’expédition pendant trois ans.

Nous avons consacré beaucoup de temps à la recherche de sponsors.   Je crois que cela a été assez compliqué car les entreprises au Canada ne sont pas habituées aux demandes de sponsoring comme peuvent l’être les entreprises en Europe.

Nous avons également consacré beaucoup de temps à la planification des bivouacs.  Nous devions trouver des bivouacs permettant un accès facile à l’eau douce et qui ne soient pas trop rocailleux.  Nous avons bivouaqué la plupart du temps aux endroits où nous avions prévu de bivouaquer.  A dix reprises environ, nous avons été obligés de trouver d’autres bivouacs, parfois parce que nous voulions nous arrêter de pagayer plus tôt ou au contraire continuer plus longtemps, d’autre fois parce que les rivières qui étaient sur la carte n’existaient plus.

La préparation physique n’a pas été compliquée dans la mesure où ma profession (pompier) m’oblige à faire du sport quotidiennement. Je pratique de nombreux sports, la plongée sous-marine, l’escalade, la randonnée, le ski de fond et la raquette. J’ai privilégié le renforcement musculaire, au détriment du cardio. Nous avons aussi beaucoup pagayé, nous nous sommes entraînés sur le Fleuve Saint-Laurent au Québec. Je pratiquais déjà le kayak auparavant mais je n’avais jamais fait de sorties aussi longues sur plusieurs jours d’affilée.

Comment avez-vous choisi les points de départ et d’arrivée de l’expédition ? 

Nous avons choisi de débuter notre expédition à Tuktoyaktuk pour des raisons logistiques, car nous avions la possibilité d’expédier notre kayak dans ce village.  Nous avons ensuite choisi le point d’arrivée en fonction de la distance réalisable durant l’été, des dates de fonte des glaces et de regel.

Sébastien Lapierre et Olivier Giasson

Les glaces ont barré le chemin d’autres expéditions, celle de Charles Hedrich, parti le 1er juillet pour tracer à la rame une route inédite du détroit de Béring au détroit de Davis, contraint de renoncer à mi-parcours à Tuktoyaktuk, afin d’éviter que son rameur ne soit écrasé par les blocs, comme celle de Sébastien Roubinet et Vincent Berthet, partis le 6 juillet à bord de Babouchka pour traverser l’océan glacial Arctique de Point Barrow au Spitzberg en passant par le pôle Nord, forcés de déclencher leur balise de détresse à une centaine de mille du pôle Nord d’inaccessibilité.  Aviez-vous des nouvelles pendant votre expédition des autres aventuriers qui se sont lancés à l’assaut de l’océan glacial Arctique ?  

Oui.  Nous avons croisé à deux reprises l’autre expé canadienne, celle de Denis Barnett, Frank Wolf, Paul Gleeson et Kevin Vallely.  Leur objectif était de relier Tuktoyaktuk à Pont Inlet en rameur.  La dernière fois que nous les avons croisés, c’était à Cambridge Bay.  Ils nous ont annoncé qu’ils arrêtaient, à cause du vent surtout.  Nous avons été moins gênés par le vent qu’eux car le kayak a moins de prise au vent.

Nous avons aussi appris l’abandon de Vincent Berthet et Sébastien Roubinet par média interposé.  J’ai reçu également des textos grâce à la balise de communication par satellite InReach.  J’ai rencontré Vincent au Québec il y a quelques mois.  Nous avons échangé au sujet de son expédition en kayak avec Alban Michon.  C’est là que j’ai appris qu’il préparait une expédition à bord de Babouchka.

Quels sont vos projets ?

Nous allons essayer de monter un film documentaire que nous souhaiterions diffuser dans les festivals de films d’aventure.  Nous avons filmé quelques épisodes de notre aventure, notamment avec une petite caméra type Gopro. Des vidéos ont été postées pendant l’expé sur notre page Facebook et sur notre blog. Nous avons envoyé des carte-mémoires par la poste à notre QG lors de nos arrêts aux villages de ravitaillement.

J’envisage également de publier mon journal de bord, éventuellement en le fusionnant avec celui du Groenland.

S’agissant de notre prochaine expédition, les deux pôles nous intéressent! Ceci étant, je ne pense pas vraiment à l’Antarctique pour le moment à cause de l’obstacle financier.  Quant au pôle Nord, j’aimerais monter un projet un peu comme celui de Sébastien Roubinet et Vincent Berthet.  Pour une expédition à ski-pulka, il faut se dépêcher car les expés en Arctique deviennent de plus en plus difficiles ! Du fait de la fonte des glaces, on peut se retrouver devant des bras de mer qu’il ne reste plus qu’à traverser à la nage !

J’ai aussi des projets moins polaires comme la traversée du Canada en vélo par exemple.

Entretien avec...

Entretien avec Lionel Daudet – Aventurier sur toute la ligne


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« Je contemple la luminosité des roches gelées, et j’entrevois un brin de sublime, verdoyant comme une herbe. Ressentir le rugueux de la montagne. Et dans la réunion des sens, là et partout, cet état de fait, désespérément simple : aimer la vie », extrait de La Montagne Intérieure, 2004.  

Il a passé la moitié de sa vie à faire corps avec la montagne, à tracer des voies extrêmes dans de grandes faces rocheuses et à relever des défis hors norme.  Il a de l’audace et le sens de l’exploration dans l’art de gravir les plus belles parois du monde.  Il ne laisse pas indifférents tous ceux qui ont la chance de croiser sa route.   Il s’appelle Lionel Daudet, on le surnomme Dod.  Il a 45 ans.

Nous l’avons rencontré à Paris, loin de son terrain de jeu habituel et de son camp de base à l’Argentière-la-Bessée.  Avec beaucoup de simplicité et toute l’humilité qu’impose la pratique de sa discipline, il nous a livré sans détour le récit de ses odyssées montagnardes, sa conception de l’alpinisme comme vecteur de liberté mais aussi parfois cause de souffrance et sa vision de la vie.  

Lionel Daudet est l’un des plus grands alpinistes de notre époque.  Par deux fois, il reçoit la plus haute distinction mondiale, le Piolet d’Or.  Il s’est fait connaître dans les années 1990 par de grandes ascensions en solo aux quatre coins du monde, ces ascensions engagées où la chute est interdite. 

Un puriste qui rallie les sommets visés en skis, à pied, ou à vélo et grimpe par des voies directes sans moyen de communication, en autonomie totale, sans assistance, portant tout son matériel sur le dos et souvent sans corde.  Une éthique exigeante qui lui garantit une profonde introspection. 

L’engagement, l’élégance du style, les émotions, la méditation, et la quête de la difficulté priment sur la réussite du sommet et l’exploit sportif. 

Son amour pour la montagne est intransigeant, presque fusionnel.  Une passion dévorante.  Une relation mystérieuse.  Elle lui procure une plénitude, une force intérieure qui lui permet de mieux s’appréhender pour pouvoir s’ouvrir pleinement aux autres.  Un moyen de gravir sa propre Montagne Intérieure.  Certainement la voie qu’il a choisie pour réussir sa vie et n’avoir plus peur de mourir.       

A 37 ans, en homme libre, il tourne la page de l’alpinisme en solitaire.  Il s’aventure alors dans d’autres projets, il ouvre des voies en cordée, il monte des expéditions mer / montagne dans le Grand Sud à bord d’Ada-2, le voilier d’Isabelle Autissier, il se lance des défis multi-sports comme le tour du département des Hautes-Alpes et en 2011-2012, le DODtour qui l’a conduit à suivre les contours de l’Hexagone tels que la carte les dessine sans moyen motorisé du Mont-Blanc au Mont-Blanc, 10000 kilomètres, parsemés de plus de 1500 sommets, de crêtes peu voire jamais fréquentées, de sables mouvants, de clôtures électriques, de vase et de tourbières, de friches industrielles, ou de broussailles, et ponctués entres autres d’une virée en Corse en voilier et d’une traversée intégrale des Pyrénées au printemps.  Des défis hors du commun, l’aventure universelle. 

Lionel Daudet Dod tour

Entretien avec un alpiniste qui nous transmet sa conviction que rien n’est impossible, entretien avec un aventurier qui refuse l’artifice et fuit l’aliénation, entretien avec un homme en quête de sens et de partage. 

D’où vient ta passion pour l’alpinisme ?

J’ai grandi à Saumur, loin de la montagne ! Les alpinistes n’ont pas nécessairement grandi en montagne, contrairement à ce qu’on croit !

Il y a, je crois, deux choses qui m’ont inspiré.  Mes parents, instituteurs, étaient passionnés de montagne.  Je partais en randonnée avec eux tous les étés pendant six semaines.  Je lisais également des récits d’aventures, de spéléo, d’alpinisme.  J’ai lu les livres de Reinhold Messner lorsque j’avais 13 ans. Lorsque j’avais 12-13 ans, j’étais très inspiré par les alpinistes d’après-guerre, des personnes très populaires car le grand public avait besoin de héros à cette époque.  Il s’agissait de Lionel Terray – mes parents l’admiraient aussi, c’est pourquoi ils m’ont donné son prénom -, Louis Lachenal, René Desmaison – j’ai rencontré ce dernier à Saumur.  J’aime également la vision de la montagne de Walter Bonatti, tout comme celle de Reinhold Messner.

Je n’ai jamais voulu devenir guide.  Cela ne m’intéressait pas … mais j’ai quand même fini par le devenir, et j’aime ce métier que j’exerce très occasionnellement.  Quand j’étais jeune, je ne m’imaginais pas vivre de l’alpinisme.  La profession d’alpiniste n’existe pas !  Il faut avoir une très grande maturité pour accepter de ne faire plus que cela.  Beaucoup de personnes aimant la montagne et l’alpinisme se lancent dans le business de l’aventure.  Je n’avais pas envie de cela non plus.  J’ai alors suivi des cours de physique à l’université.

En parallèle, j’ai été sélectionné en Equipe Jeunes Alpinistes Haut Niveau FFME et Haut Niveau Club Alpin Français GHM.  Nous alternions cascades de glace, alpinisme hivernal, escalades de printemps, grandes courses l’été et préparations d’expéditions durant l’automne.

A 24 ans, je me suis rendu compte que les études de physique ne me convenaient pas.  J’ai donc décidé de vivre autrement et de me contenter de peu.  J’ai élu domicile dans une fourgonette pour passer ma vie à grimper.  Je me suis rapproché de fondations d’entreprises qui aident les jeunes à concrétiser leurs projets.

J’ai ensuite rencontré Véronique, ma femme.  Elle a accepté mon choix de vie.  Elle aime voyager tout comme moi.  Notre premier grand voyage, un tour du monde des sommets pendant douze mois en 1994-1995.

A 26 ans, tu reçois le Piolet d’Or 1994.  Est-ce que cela a changé quelque chose dans ta vie d’alpiniste ? 

Ce Piolet d’Or nous a récompensés, l’Equipe Jeunes Haut Niveau du Club Alpin, pour l’ouverture en escalade artificielle de Paradis Artificiel, ABO, dans le massif du Pamir-Altaï au Kirghizistan.

Avant le Kirghizistan, je grimpais surtout dans les Alpes ou les Pyrénées, où j’ai ouvert quelques voies et fait quelques premières – comme la première solitaire et hivernale de la directissime de la paroi N-O de l’Olan.  L’expédition au Kirghizistan m’a ouvert des horizons au-delà des frontières de notre pays.

Cette expédition m’a également permis de me rendre compte qu’il fallait suivre ses propres convictions pour être pleinement en accord avec soi-même, en harmonie avec sa conscience et en phase avec son environnement.  Nous nous sommes rendus au camp de base en hélicoptère, or cela ne correspondait pas du tout à mes aspirations.  J’ai pris conscience qu’il me manquait quelque chose, que j’avais coupé les racines de la montagne.  Pour moi, la marche d’approche est aussi importante que la paroi. Par exemple, en 1998, j’ai approché le Mont Combatant sur la côte Ouest du Canada au Nord de Vancouver à pied en traversant pendant trois semaines des forêts sans sentier que personne auparavant n’avait visitées, avec tout mon matériel sur le dos.  L’approche était très compliquée ; cela nous a coûté le sommet mais je ne le regrette pas !  Je n’ai plus jamais dérogé à cette éthique sauf une fois aux Kerguelen en 2006 où j’ai dû à nouveau faire une approche héliportée car aucun autre mode d’approche n’était possible.

Lionel Daudet Alpinist Eider

Je pense que si un aventurier est en désaccord avec une partie du projet, il ne peut pas être en complète plénitude.  Je ne recherche pas d’éphémères sensations extrêmes.  J’ai besoin de cette approche de la montagne par des moyens traditionnels pour replacer la montagne dans son environnement, m’intégrer au milieu, me confondre avec lui, et appréhender sereinement l’ascension à venir, et ce même si cela doit rendre l’expédition plus éprouvante et plus longue.

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En 2002, tu te lances un très gros défi, l’enchaînement des trois directissimes Jorasses, Eiger, Cervin, en solo hivernal.  Tu es le premier à gravir durant l’hiver et en solo la voie Eldorado, ED+, dans la face Nord des Grandes Jorasses.  En conformité avec ton éthique, tu relies Zermatt, à ski et à vélo, et tentes de répéter Aux amis disparus, ED, la voie la plus difficile de la face Nord du Cervin, directement dans le nez de Zmutt, voie que tu as ouverte quelques années auparavant.  Mais la montagne, cette fois, ne te laisse pas passer.  Tu restes bloqué dans la voie recroquevillé dans ton duvet pendant 9 jours.  9 longs jours durant lesquels tu es frappé par la tempête, tu luttes contre des conditions climatiques extrêmes et un froid polaire.  Tu dis dans ton livre, La Montagne Intérieure,  « le réveil, à l’ombre glaciale de la muraille du Cervin est brutal. Ici, le soleil ne viendra jamais, je ne peux que le voir en face de moi ou dans mes songes. Il y a quelque chose de terrible là-dedans, ce brutal retour à cette réalité à la limite du supportable ».  Tu es contraint de renoncer à la trilogie et tu dois subir une amputation de 8 orteils.  Comment cet épisode de ta vie a t’il impacté ta perception de l’alpinisme et ta façon de vivre l’aventure ?

J’ai arrêté les solos, mais peut-être pas uniquement parce que je me suis gelé les pieds.  J’avais intégré ce type d’accidents dans les risques que j’acceptais de prendre.

C’est en 2005, et non en 2002, que je me suis rendu compte qu’il fallait que j’arrête les les grands solos.  J’ai tenté de nouveau la trilogie cette année-là et après trois jours dans la face Nord de l’Eiger, je ne me suis plus senti à ma place, j’étais déphasé, j’ai su que c’était fini, je n’étais plus serein. J’ai éprouvé une espèce de mal-être.  Ce n’était pas comme d’habitude, mais cela ne venait ni de la technicité de cette ascension ni de la difficulté des conditions.  Je subissais la situation et l’environnement plutôt que de les maîtriser.  Ma présence dans cet univers austère n’avait plus de sens.  Je n’avais pas vu venir ce virage dans ma vie, or dans la face Nord de l’Eiger, il m’est apparu comme une évidence, le goût pour ces folles entreprises solitaires m’avait fui. Il ne faut pas du courage pour gravir ces faces, mais bien plus, une foi, une flamme.  Jamais je n’ai grimpé pour autre chose que cette flamme qui me vivifiait.  Dans la face Nord de l’Eiger, j’ai senti que la flamme qui m’animait d’ordinaire n’était plus là.  Le cœur n’y était plus. Je ne voulais pas faire le solo de trop.  J’ai alors décidé naturellement de renoncer à la trilogie.

Peut-être que la page des solos s’était tournée à mon insu après les amputations.  Le solo est quelque chose d’éminemment personnel.  C’est la chose la plus ultime qui soit en alpinisme. Il requiert un état d’esprit particulier, que j’ai eu pendant de nombreuses années, une harmonie entre le rocher et moi qui m’apportait une grande richesse intérieure et que je n’ai plus ressentie dans la face Nord de l’Eiger.  J’ai compris que si je continuais à faire des solos, je le ferai pour des raisons malsaines, pour la gloire, pour faire des premières, pour les sponsors, pour quelqu’un d’autre.  Au fond de moi, je ne voulais plus continuer.  Comme j’ai toujours été très libre et pris des décisions en adéquation avec ce que je suis et ce que je pense, j’ai préféré renoncer définitivement au solo.

C’est à cette époque que je me suis rendu compte que l’aventure pouvait être à ma porte.  J’ai recommencé à monter des projets et à ouvrir des voies à côté de chez moi dans les Alpes.

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Je me suis également mis à d’autres sports – le kayak, la voile, le parapente -, et me suis intéressé à d’autres domaines sans pour autant chercher à devenir le meilleur dans tout.  J’ai monté des projets mer / montagne avec Isabelle Autissier notamment et des projets dans lesquels l’alpinisme est conjugué à d’autres disciplines, comme le tour du département des Hautes-Alpes en 2007 et le tour de la France, le DODtour en 2011-2012.

J’ai commencé aussi à m’intéresser à l’exploration, notamment polaire.  Je suis allé grimper dans les îles Kerguelen en 2006, en Géorgie du Sud en 2007, en péninsule Antarctique en 2010.

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En quoi les régions polaires t’attirent-elles ?

En Antarctique et en Géorgie du Sud, j’aime les sommets que l’on voit depuis la mer, les montagnes vierges.

L’ascension en régions polaires est très spécifique.  Les montagnes sont recouvertes d’un épais givre aux formes étranges, semblables à des châteaux forts, difficile à grimper.  En péninsule Antarctique, nous étions obligés d’ajouter des ailettes sur les piolets.

C’est un environnement unique.  Dans les Alpes, le paysage est modelé.  Dans le Grand Sud, la nature est brute, puissante.  La faune est exceptionnelle aussi.  Pour gravir le sommet, il faut passer sur des plages et bousculer des otaries et des morses !  Cela donne une énergie et une force incroyable, en plus de celle qui résulte de l’ascension d’une paroi vierge.

J’ai apprécié également la dimension maritime des projets que j’ai montés dans le Grand Sud.  C’est fabuleux de voir les icebergs et le voilier tout petits au loin alors que nous progressons dans un univers de glace.  Nous ne voulions pas grimper loin de la côte afin de pouvoir revenir plus rapidement au voilier.

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Je suis allé au Sud du Groenland en 1996-1997 dans le cadre de mon projet Odyssée Verticale qui avait pour objet de réaliser plusieurs ascensions en cordée pendant seize mois du Groenland à la Patagonie.  Au Groenland, la lumière est très particulière, très forte car il n’y a pas de pollution.  Les ascensions au Groenland sont moins atypiques que les ascensions en Antarctique, les parois ressemblent aux parois qu’on peut trouver ailleurs.  Un moment que j’ai particulièrement apprécié : lorsque j’ai vu, du sommet du Suikarsuaq, la calotte polaire qui s’étend très loin.  C’était un moment très très fort.

J’aime ces endroits pas ou peu peuplés tels que l’Antarctique ou le Groenland.  J’aime aussi l’Alaska, pour ses populations justement, très différentes des autres Etats des Etats-Unis.  Je n’ai jamais fait l’ascension du mont McKinley.  J’ai ouvert avec Seb Foissac la voie du Voyage des clochards célestes au Burkett Needle en 1999.  Cet endroit est humide et sauvage.  La taille des glaciers est impressionnante.  Ce sont des autoroutes multiplées par dix ! J’ai voulu pour cette expédition suivre à la lettre mon éthique exigeante.  On nous a donc largué au fond d’un fjord avec des pulkas et nous sommes partis en autonomie absolue. Nous n’avions aucun moyen de communication parce que je n’en voulais pas.  Nous nous sommes retrouvés face à face avec nous-mêmes, avec seulement un rendez-vous avec un bateau un mois et demi plus tard.

Tu n’as pas réussi l’ascension du pic Lars Christensen, sommet encore inexploré, sur l’île Pierre Ier lors de ton expédition No Man’s Land en péninsule Antarctique en 2010.  Comment as-tu vécu cela ?   

Je suis détaché.  Je donne toute mon énergie et le meilleur de moi-même pour un sommet.  Mais si je vois qu’il y a de véritables raisons pour lesquelles un sommet est impossible, je peux renoncer sereinement.  Lorsqu’on a voulu faire l’ascension du Lars Christensen, il n’y avait pas de visibilité, il y avait des vents catabatiques extrêmement violents, d’importantes crevasses.  J’ai compris que c’était impossible, d’autant plus que nous devions repartir rapidement sur Ushuaia étant donné les conditions météo qui se dégradaient.  En fait, rien n’est moins important que le sommet.  Mettre toutes ses forces vers la cime et l’instant d’après, renoncer.  Renoncer au sommet mais pas à la vie.

Je pense que perdre parfois permet de se remettre en question et d’avancer, la victoire est conservatrice. Il n’existe personne qui réussisse tout.  Ceci étant, j’avoue que ce serait compliqué si je vivais une année de galère durant laquelle je ne ferais aucun sommet !

C’est également plus compliqué lorsqu’on communique sur un projet pour obtenir du financement par exemple en disant qu’on va relever tel défi, car on peut alors avoir l’impression que l’on n’a pas droit à l’erreur, on perd ainsi sa liberté.  Or, lorsqu’on part à l’aventure, le résultat n’est jamais acquis à l’avance.

Es-tu attiré par d’autres ascensions en Antarctique ?  Le point culminant, le mont Vinson par exemple ? 

Le mont Vinson ne m’attire pas car son ascension n’est pas difficile techniquement.  A vrai dire, je ne connais pas bien ce sommet; peut-être qu’il y a des faces plus techniques.

Je retournerai certainement en Antarctique.  Ceci étant, je ne veux pas approcher ce continent en avion.  Ce qui m’intéresserait, ce serait d’aller en Antarctique en voilier puis de traverser le continent en kite pour trouver des parois.  C’est un défi que nous pourrions nous lancer avec les marins.

Lionel Daudet Mer Montagne 2

A deux reprises, tu as monté des expéditions mer/montagne composées de marins et d’alpinistes, en 2007 en Géorgie du Sud et en 2010 en péninsule Antarctique.  Qu’as-tu appris au contact des marins ?

Ces projets sont nés de ma rencontre avec Isabelle Autissier en 2006.  Nous avons été mis en contact par les éditions Grasset qui ont édité nos livres respectifs.  Isabelle voulait me poser quelques questions sur mon premier livre, La Montagne Intérieure.  Elle était déjà parti à Kerguelen, je devais y aller, j’en ai profité pour l’interroger aussi.  Nous en avons donc parlé longuement.  Puis, nous avons décidé de monter un autre projet ensemble.  Cela s’est fait naturellement.

La première fois que j’ai fait de la voile, c’était avec elle et deux autres marins en 2007, en Géorgie du Sud.  Je n’avais fait auparavant qu’une semaine de nav en Méditerranée !

J’ai appris beaucoup lorsque je suis parti en expé avec des marins car nous faisions en sorte que les alpinistes et les marins fonctionnent toujours en binôme sur le voilier.  Aujourd’hui, je pourrais me débrouiller sur un bateau. J’aime le milieu de la mer et je suis sensibilisé à cet environnement. Je pourrais naviguer en Méditerranée, par exemple.  Par contre, je n’irais pas plus loin tout seul ! Et je ne suis pas prêt à acheter mon propre voilier non plus !

Et les marins ont-il appris à grimper ?

Les marins n’ont pas fait beaucoup d’alpinisme en Géorgie du Sud. C’était compliqué pour eux d’abandonner le voilier.  Ils avaient beaucoup de choses à faire,  notamment des réparations de voiles déchirées, des mouillages à trouver.  Et, souvent c’était trop technique pour qu’ils puissent nous accompagner.

Lionel Daudet Mer Montagne 3

Ceci étant, à la fin de l’expédition, nous avons fait ensemble un sommet en ski de rando puis un peu d’escalade glaciaire.

En Antarctique, c’était encore plus compliqué pour les marins de mettre le pied à terre en raison des conditions de navigation très compliquées dans cette région. Un jour, ils ont dû naviguer pendant 12 heures pour trouver un mouillage à l’abri pendant que nous faisions un sommet !  Ils ont dû rester à bord pendant un mois en continu.

Qu’est ce qui t’a donné envie de faire en 2011 le tour de la France en suivant au plus près le tracé exact de la frontière  terrestre et littorale ? DODtour (Ouest France)L’alpiniste aime tracer des lignes élégantes dans des parois rocheuses, des lignes qui sont imaginaires.  La frontière d’un pays, c’est une ligne que tout le monde connaît mais que personne n’avait encore suivie.

Ce type de projets de grande envergure permet également de partager : durant la préparation avec les spécialistes de disciplines que je ne connaissais pas bien, comme la voile, le parapente, ou le kayak, et avec toutes les personnes qui m’ont aidé à mettre au point ce projet et durant le défi lui-même, avec les personnes que j’ai rencontrées sur les routes, dans les villages, dans les refuges et avec les amis qui m’ont suivi, accompagné parfois sur certains tronçons, ou qui ont fait des déposes de matériel.  Mon objectif n’était pas de battre un record de vitesse.  Les médias auraient peut-être préféré que je boucle le tour en douze mois plutôt qu’en quinze. Mais, j’ai préféré prendre le temps nécessaire pour rencontrer les gens.  Je n’avais pas de logique de performance sportive à l’occasion de ce défi.

Comment as-tu choisi tes moyens de déplacement lors du DODtour ? 

J’ai utilisé le moyen – non motorisé – le plus adéquat en fonction du milieu traversé.  J’ai grimpé, marché, pagayé dans les rivières et les fleuves à bord d’une pirogue ou d’un kayak, pédalé, skippé pour aller en Corse, fait du parapente pour franchir les vallées, de la spéléo, ou de l’alpinisme.  Je me suis entraîné dans les différentes disciplines, encore plus que pour le tour des Hautes Alpes.

Mais, parfois, j’ai fait quelques erreurs.  A la frontière Nord, je devais traverser des champs, des forêts.  Je faisais alors un pari sur l’intérêt d’utiliser le VTT ou de marcher.  Sur les pistes forestières, cela pouvait valoir le coup de prendre le VTT.  Sur certains passages, c’était plus compliqué, il fallait rouler et marcher alternativement, grimper des falaises avec le VTT sur les épaules, pousser le VTT dans l’eau, etc.

Lionel Daudet Dodtour

Pour la traversée du Mont-Saint-Michel, je pensais avoir fait une erreur car j’avais pris le VTT.  J’étais accompagné par un trailer qui courait à côté de moi.  Il allait plus vite sur les parties non roulantes pour le VTT.  Je le rattrapais sur les parties descendantes.  Et, finalement, j’ai terminé l’étape avant lui.

Dans les Ardennes et les Vosges, le VTT n’était pas du tout approprié à cause des broussailles.  C’était mieux à pied même si parfois c’était un enfer.

Certaines étapes en kayak durant le DODtour font partie des étapes difficiles que j’ai vécues. J’avais le physique, le mental mais il me manquait encore quelques connaissances techniques pour être complètement bien.

J’ai couru aussi durant le DODtour ! A la pointe du Raz, j’ai couru avec des trailers.  Le lendemain, je ne bougeais plus !  En fait, j’avais une logique de durer sur le long terme ; je m’économisais donc en permanence, ce qui n’est pas compatible avec la course à pied et la vitesse. Je ne suis pas un coureur à la base…

Pour chaque discipline, je me suis entouré des personnes qui les pratiquent au haut niveau.  Parfois elles m’accompagnaient.  J’ai traversé en pirogue polynésienne le lac Léman avec Franck Ardisson, champion olympique de kayak.  Il y avait aussi Lapin (Gilles Lelièvre, ancien membre de l’équipe de France de canoé-kayak), qui a gagné le Raid Gauloises…

Lionel Daudet DODtour Kayak

J’avais un parapente bi-place aussi.  Je continue aujourd’hui à pratiquer le parapente pour acquérir de l’autonomie dans cette discipline.  Je ne veux toutefois pas devenir champion de la discipline car cela m’obligerait à m’entraîner énormément.

Quel moment as-tu préféré pendant le DODtour ?

Des beaux moments, il y en a eu des milliers.  On m’avait dit que j’allais trouver monotone le littoral de la pointe de Grave à Hendaye.  J’ai fait du VTT tout le long de ce tronçon.  J’ai adoré ! L’océan change tout le temps.  J’étais émerveillé car j’étais parfaitement en phase avec l’environnement.  J’ai beaucoup aimé aussi la traversée de Dunkerque.  Elle aurait pu s’avérer hostile au milieu de complexes pétrochimiques, mais cela a été fabuleux.  Des salariés d’une des entreprises qui m’a sponsorisé sont venus traverser la ville avec moi, à VTT.

J’ai aimé le tour de la Méditerranée.  Je m’entendais très bien avec les personnes qui m’ont accompagné.  C’était un très beau moment.

Et les moments difficiles ?

Rien en soi n’était « extrême » dans le DODtour.  C’est l’enchaînement des journées qui était compliqué.  Le DODtour était un vrai défi car c’était long.  Jamais je n’avais vécu quelque chose d’aussi intense pendant si lontemps.  Quand j’ai préparé l’expé, je ne savais pas si je tiendrais jusqu’au bout.  C’est très facile d’abandonner.   C’est ce qui est arrivé à mes deux amis, Fred et Guillaume, qui m’avaient accompagné en 2007 pour faire le tour du département des Hautes Alpes.  Ils ont abandonné au bout de deux mois.  Pour ne pas renoncer, il faut vraiment aller dans les derniers retranchements de son mental.  Le solo m’a aidé pour cela.

Quelle est l’expérience de ta vie que tu as préférée ? 

C’est difficile de répondre à cette question, car j’ai tendance à oublier les mauvais moments et les bons sont innombrables !

Le DODtour était exceptionnel.  A vrai dire, toutes les expériences sont belles.  J’ai aussi vécu de très beaux moments sur mes premières expés, en solo, en cordée.

Que penses-tu du trail technique d’altitude ?  Et des records dans la discipline comme celui qui a été accompli par Kilian Jornet en août dernier lors de l’aller-retour entre le village italien de Cervinia et le Mont Cervin en 2 h 52’02’’ ? 

Je suis très admiratif.  La montagne n’appartient pas aux alpinistes.  Chacun peut s’y exprimer, certains au travers du trail technique, d’autres par le biais de la highline, d’autres encore en enchaînant les 8000 ou les parois lisses des big walls, d’autres enfin s’approprient la montagne pour courir comme Kilian Jornet ou pour battre des records de vitesse comme Ueli Steck.  C’est fabuleux d’amener du sang neuf dans la montagne.  C’est génial de pouvoir repousser les curseurs, de bousculer les habitudes, les codes.  La montagne est un incroyable champ de liberté où chacun peut exprimer ce qu’il a de meilleur.

Je ne vibre pas pour le trail mais je trouve cela fantastique.  Chapeau bas à Kilian Jornet !

L’incident qui est arrivé à Kilian sur l’aiguille du Midi au début du mois de septembre peut également arriver à un alpiniste.  Kilian sait parfaitement ce qu’il fait tout comme un bon alpiniste.  J’ai fait du solo sans corde.  Le regard extérieur sur la pratique est très sévère : « s’il lâche, il tombe ».  Mais si je l’ai fait, c’est que j’avais mes repères et j’estimais au fond de moi que j’avais une marge.  Ceci étant, je peux être fatigué un jour et me tromper dans mes estimations.  C’est très prétentieux de dire qu’un accident n’arrivera jamais. 

Quels sont tes projets ? 

Je viens de terminer la rédaction de mon livre sur le DODtour, Le tour de la France exactement.  Il va paraître le 5 février prochain aux éditions Stock.  J’aime écrire, pour transmettre aux autres ce que j’ai retiré de l’aventure, apporter aux autres, au même titre que je me nourris aussi de ce les autres font.

Une boîte de prod, Bonne Compagnie, a fait un 4 x 52’ sur le DODtour.  Bertrand Delapierre est aussi venu me filmer à plusieurs reprises durant mon tour de France.  Les reportages seront diffusés à partir du 10 novembre sur Voyages.

De mon côté, je ferai également un DVD plus personnel – j’avais une Gopro et une petite caméra – et peut-être également un livre-photos.

Dans l’année qui vient, je devrais monter des projets plus près de chez moi, en montagne.  Et j’irai pédaler, grimper, pagayer.

L’écologie verticale m’intéresse.  Peut-être, je monterai un jour une expédition scientifique avec des botanistes.  Je n’ai rien mis sur pied de précis, mais j’ai encore envie d’aventure.  L’aventure dépend souvent des rencontres.  Si je rencontre des botanistes, je ferai peut-être quelque chose avec eux, comme ce fut le cas lorsque j’ai rencontré Isabelle Autissier.  Je ne veux pas convaincre des partenaires, des personnes avec qui je pourrais partir, etc.  Je préfère laisser le hasard des rencontres guider mes choix d’aventures.

 

Lionel Daudet a écrit trois ouvrages, La Montagne Intérieure, paru aux éditions Grasset en 2004, Versant Océan co-écrit avec Isabelle Autissier, paru aux éditions Grasset en 2008 et Le tour de la France exactement, dont la parution est prévue aux éditions Stock pour le 5 février prochain. 

Lionel Daudet La montagne intérieurLionel Daudet Versant Ocean