Mois : mars 2014

Entretien avec...

Entretien avec Mathéo Jacquemoud – La passion du ski-alpinisme


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Il a choisi de vivre ses rêves plutôt que de rêver sa vie. Mathéo Jacquemoud a 23 ans, il vit à Saint-Nicolas de Véroce en Haute-Savoie, il est sportif de haut niveau depuis sept ans, membre de l’équipe de France de ski-alpinisme, mais aussi l’un des plus grands skieurs du monde.

Mathéo a notamment réalisé une saison 2013 exceptionnelle, quadruple champion du monde de ski-alpinisme, premier au classement général de la coupe du monde individuel, vainqueur de la Pierra Menta et second à la Mezzalama.

Une forte passion de la compétition l’anime, depuis toujours. Une compétition saine, où il alterne les coups de génie et les coups de bluff, la stratégie et la tactique. Il nous confie cependant qu’il lui arrive, une fois dans la saison, de survoler une épreuve. C’est avec beaucoup de simplicité et de sincérité qu’il nous fait part de ce sentiment d’invincibilité qui l’anime alors, de cette force qui semble venir d’ailleurs, comme cela a été le cas lors de l’édition 2013 de la Pierra Menta.

Avant d’être un sportif de haut niveau, Mathéo est un montagnard. Une montagne qu’il porte haut dans son coeur depuis tout petit, et dans laquelle il a grandi, préservé du tumulte de la ville. Aspirant guide en formation, il devrait réaliser son rêve de devenir guide de haute montagne l’année prochaine.

Rencontre avec un alpiniste humble et discret, rencontre avec un champion qui aime partager sa passion, rencontre avec Mathéo Jacquemoud.

Photo Mathéo

Quel est le parcours qui vous a conduit au ski-alpinisme et au sport de haut niveau ?

J’ai vécu toute mon enfance et mon adolescence dans un petit village de montagne, Lus la Croix Haute.  Depuis tout petit, je suis passionné par la montagne et les sports outdoor.  J’ai grandi dans un environnement familial qui m’a transmis la passion de la montagne, même si mes parents n’exerçaient pas une profession qui y soit liée.

Tout petit, je faisais déjà des randos de 1000 m D+. J’ai appris à skier à 2 ans.  A 7 ans, je faisais mes premières randos à ski.  A 8 ans, j’ai commencé l’alpinisme et l’escalade. A 9 ans, j’ai fait ma première course, la traversée du Pelvoux. A 10 ans, j’ai traversé les Dômes de Miage. A 12 ans, j’ai fait l’ascension de l’arête de Coste Rouge et la traversée de la Meije en premier de cordée.

Je fais de la compétition depuis mon plus jeune âge.  J’ai fait 9 ans de ski alpin en compétition, de 6 à 15 ans.  J’ai fait 4 ans de VTT en compétition, de 14 à 18 ans.

J’ai toujours pratiqué des sports d’endurance et comme j’aime aussi la montagne, je me suis naturellement tourné un jour vers le ski de rando. J’ai commencé le ski-alpinisme en compétition à 15 ans.

Jaquette filmath 2013 Pierra Menta

Quelle est l’épreuve de ski-alpinisme qui vous a le plus marqué ?

La Pierra-Menta en 2013. C’est exceptionnel, hallucinant ce qui s’est passé.  Avec William Bon Mardion, nous avons survolé cette course. Nous avions beaucoup d’avance sur nos adversaires. Ma forme était excellente, tout était facile. Avec William, nous savions à l’avance que nous allions gagner. Nous avions déjà reconnu le parcours trente fois, il suffisait juste de le refaire le jour de l’épreuve.  Il pouvait nous arriver n’importe quoi, cela ne nous aurait pas ébranlé. Nous n’avions aucune pression. La veille, nous avons fait une sortie en montagne tous les deux comme si nous ne devions pas courir la Pierra Menta le lendemain. Tout sportif de haut niveau recherche ce type de sensations une fois dans la saison.

J’ai aussi apprécié d’avoir partagé cette course avec William. Nous nous entendons très bien même s’il a quelques années de plus que moi. Nous parlons rarement de ski ensemble. Nous nous connaissons parfaitement.  Nous avons le même état d’esprit, la même motivation, la même approche de la discipline.

<div style= »font-size: 90%; text-align : center; »><br /><br /><a href= »http://www.zapiks.fr/pierra-menta-2013-le-film.html &raquo; title= »Pierra Menta 2013 – Le Film »>Pierra Menta 2013 – Le Film</a></div>

Quel type d’épreuve de ski-alpinisme préférez-vous, sprint, vertical race, individuelle ou par équipe ?

Je préfère les épreuves individuelles, parce qu’il y a des montées, des descentes, des manips. C’est la performance pure qui est prise en compte dans ce type d’épreuves.

J’aime bien aussi les épreuves par équipe. Elles peuvent être par étape comme la Pierra Menta ou bien sur une journée comme la Mezzalama ou la Patrouille des Glaciers.  J’aime le partage et les émotions, l’osmose avec le coéquipier.

 Photo Matheo Pierra Menta 2013

Quelle est l’épreuve de ski-alpinisme que vous trouvez la plus difficile ?

Il n’y en a pas.  Une course est difficile selon ce qu’on y met, sa préparation, son mental, son état de forme.  Une course de 20 minutes peut être plus difficile qu’une course de 3 heures.

Etes-vous déjà passé à côté d’une épreuve et cela vous a-t-il conduit à douter ou à remettre en cause votre pratique ?

Non.  Je n’ai pas réussi toutes les épreuves auxquelles j’ai participé, mais je ne me suis jamais remis en question, je n’ai jamais douté à cause d’un échec.  Je me concentre alors rapidement sur mes prochains objectifs.

Photo Matheo Courchevel

Vous participez parfois à des compétitions de trail, par exemple le Marathon du Mont-Blanc puis le Courchevel Xtrail en 2013.  Aimez-vous le trail ? Et pourriez-vous participer à des ultra-trails ?

Je trouve que le trail est trop monotone. J’aime les épreuves de ski-alpinisme car la neige n’est jamais la même, il faut faire des manips, des conversions, il y a des montées, des descentes, etc.

Au bout de 4 heures de trail, je m’ennuie.  Le trail long ne m’attire pas.  Par contre, je peux faire 20 heures de ski d’affilée sans problème.  Je fais souvent des courses de 25 heures.

Je cours de temps à temps, surtout l’été, pour préparer ma saison d’hiver. Mais je ne me suis jamais préparé et entraîné pour une épreuve de trail. Parfois, je mets un dossard, mais c’est juste pour le plaisir.  Je prends la décision la veille de la course.

Le Marathon du Mont-Blanc ne m’a pas du tout plu. J’ai trouvé cela trop roulant. Par contre, je me suis régalé sur le Courchevel Xtrail. Je verrais en août prochain, la veille de l’épreuve, si j’ai envie d’y participer à nouveau !

Quel est votre entraînement type ?

D’octobre à mai, je pratique le ski sur la base d’un programme établi par mon entraîneur, Thierry Galindo. Il prépare ce programme en fonction de la météo, de mon état de forme, etc. Il tient compte également du degré de liberté dont j’ai besoin. Si un jour, je ne fais que 2 h 30 au lieu des 3 h prévu, ce n’est pas un problème.  C’est impossible de respecter un programme à la lettre. Il peut m’arriver aussi de rentrer au bout de 15 minutes car je ne suis pas bien.

En mai, généralement, je me repose.

En été, je n’ai pas de programme spécifique, je fais de l’alpinisme, de l’escalade, du vélo, de la course à pied. Je suis un alpiniste à la base, un montagnard avant d’être un sportif de haut niveau.  Par conséquent, je sors quand j’en ai envie ; je ne m’oblige pas à respecter un programme.

A la fin de l’été, au début de l’automne, je fais moins de vélo. Je fais du ski-roue à la place.

Je dois aussi faire un peu de renforcement musculaire.  Je ne fais pas d’exercices en salle ; l’escalade et les sorties en montagne avec un gros sac suffisent.

Pour vous donner une idée du volume, je fais environ 1000 heures de ski dans la saison et 600 000 m D+ tout sport confondu (hors alpinisme).

 Photo Matheo Dynafit

La préparation mentale fait partie intégrante de votre pratique du sport, vous suivez à ce titre des séances d’hypnose.  Qu’est ce que cela vous apporte ?

J’ai commencé l’hypnose la saison dernière.  J’en fais, en général, une fois par mois.  Ceci étant, c’est variable, je peux en faire plus souvent si j’ai un souci quelconque, comme en début d’année par exemple, où  j’ai dû suivre trois séances d’hypnose par semaine.

Ces séances me permettent d’avoir davantage confiance en moi de façon à bien réussir mes départs de course qui étaient mon point faible. Grâce à la préparation mentale, je suis sûr de moi la veille d’une épreuve, je me sens bien, j’imagine bien la course.  Par exemple, deux jours avant la dernière coupe du monde, je savais que j’allais gagner, je me le répétais sans cesse, de sorte que le jour J, j’avais juste à refaire le parcours que j’avais déjà reconnu des dizaines de fois. Je pense que j’ai toujours eu cet état d’esprit de gagnant, ce n’est pas seulement le fruit du travail de préparation mentale. L’hypnose a révélé ce que j’avais déjà en moi.

Vous êtes capable de grimper très vite sur les plus hauts sommets, à pied, à skis et avec le minimum de matériel.  Au mois de mai dernier par exemple, vous battez le record de vitesse aller-retour de l’église de Chamonix au Mont-Blanc en ski, record précédemment détenu par Stéphane Brosse.  Pensez-vous, avec Kilian Jornet, révolutionner l’alpinisme ?

Non.  La vitesse a toujours existé, mais les médias commencent seulement à s’y intéresser et à en parler.  Je suis convaincu que la vitesse est un gage de sécurité, car lorsqu’on va vite, on limite l’exposition au danger.  J’aime être rapide en montagne ; faire vite et bien.  Je passe moins de temps en montagne mais je prend autant de plaisir que dans une ascension classique, je profite de pleins de choses.  Je vois le sommet du Mont-Blanc depuis ma chambre.  Lorsque la météo est bonne, je pars à 8 heures et je suis rentré à 14 heures. Pour moi, aller vite me semble normal, c’est mon quotidien, mon environnement, j’ai toujours connu cela.  C’est la même chose pour Kilian.  D’ailleurs, nous n’avons pas l’impression d’aller vite.  Au contraire, souvent nous avons l’impression d’aller à 2 km/h !  Faire un record n’est pas ma motivation principale.  Ceci étant, comme j’ai une montre et un GPS, je peux voir mon temps et parfois, il s’avère qu’un record tombe.

Je suis en sécurité car j’ai suffisamment de marge au plan technique. Je sais ce que je fais, je suis très réfléchi. Je pense que c’est le fruit de nombreuses heures passées en montagne.  A 15 ans, j’avais déjà réalisé toutes les courses que l’on doit avoir faite pour pouvoir être aspirant-guide.

 Photo Matheo Barre des Ecrins

Que pensez-vous de l’engouement très fort de néophytes pour des sommets comme le Mont-Blanc ou l’Everest ?

Ils ont certainement une motivation. Mais, je pense qu’ils souhaitent surtout faire le Mont-Blanc pour le Mont-Blanc.  C’est dommage cette obstination pour le Mont-Blanc alors qu’il y a pleins d’autres sommets fabuleux qui peuvent être atteint lors de courses d’initiation.  Les lumières sont différentes tout au long de la journée et en fonction des lieux où on se trouve ; ce sont ces lumières qui rendent la montagne belle.  Les personnes peu expérimentées en matière d’alpinisme galérent pour atteindre le Mont-Blanc. Elles n’ont pas la marge technique suffisante pour en profiter et se faire plaisir.

Quand j’ai des clients qui me demandent le Mont-Blanc, je refuse 9 fois sur 10. Il faut oublier la société de consommation en montagne. Ce qui me plaît dans le métier de guide, ce n’est pas de guider des clients une seule fois et de ne plus les revoir ensuite parce qu’ils auront été en difficulté et qu’ils ne voudront plus entendre parler d’alpinisme mais de les suivre, de voir leur niveau évoluer au fil des courses.  Je veux que mes clients découvrent d’abord une montagne sauvage, qu’ils se passionnent pour la montagne. Puis, un jour, ils partiront faire des classiques. Et plus tard, j’aimerais, pourquoi pas, qu’ils puissent me guider sur des classiques plus engagées.

Photo Matheo 2

Avez-vous des modèles ?

Je n’ai jamais eu de modèle.  Je n’avais pas non plus de poster d’idole affiché dans ma chambre d’enfant !

Je respecte tous les sports. Ceci étant, je sais la quantité de travail qu’il faut produire pour arriver au top niveau.  Aucun sportif ne m’impressionne donc.   Mais, c’est valable dans tous les domaines. Quand on parvient à entrer dans un milieu, on est moins impressionné par ceux qui y sont aussi. 

Quels sont vos objectifs pour 2014 ?

En termes de compétitions : la coupe du monde, le championnat d’Europe, la Pierra Menta, le Tour du Rutor, la Patrouille des Glaciers.

Je vais également faire plus de montagne, d’alpinisme.

J’ai d’autres objectifs en tête, des idées d’enchaînements mais je n’en ai parlé qu’à mes proches, pour l’instant.

A suivre…

Entretien avec...

Entretien avec Ghislain Bardout, une success story polaire


Pas de commentaire

Fascinant, bluffant, prometteur.  Voilà comment on pourrait définir le parcours de Ghislain Bardout.  A 33 ans à peine, cet entrepreneur peut se targuer d’être à la tête des plus grandes expéditions polaires du 21ème siècle.    

Dès sa sortie de l’école polytechnique de Lausanne en 2007, il commence à monter un projet d’exploration sous-marine avec pour objectif de réaliser un témoignage-reportage photographique et cinématographique totalement inédit sur l’univers sous-marin de la banquise au niveau du pôle Nord géographique, de la manière la plus représentative et exhaustive possible, l’expédition Under The Pole I appelée aussi Deepsea Under The Pole by Rolex, du nom du principal sponsor.  

Au printemps 2010, après trois années de préparation intensive, plusieurs phases d’entraînement en Finlande et dans les Alpes, il se fait déposer avec sept équipiers et un Husky à la sortie de la nuit polaire à 76 kilomètres du pôle. Au terme d’un périple en ski-pulka de 45 jours sur la banquise, éprouvants pour les hommes et le matériel, et 51 plongées dans des conditions extrêmes, l’aventure – une première – se clôture par un succès remarquable. Les huit aventuriers rapportent des images uniques et spectaculaires de la banquise sous-marine – 20 000 photos, 60 heures de rush, un livre et un film maintes fois primé – qui feront le tour du monde, témoignant d’un monde de rêve en perdition.

Les ingrédients de son succès ? le génie, certainement, pour innover ; l’audace, beaucoup, pour bousculer les codes ; la détermination, sans aucun doute, pour accomplir un travail titanesque. 

Nous avons eu la chance de rencontrer Ghislain quelques jours avant son départ pour une nouvelle expédition, l’expédition Under The Pole II.  Une expédition qui durera 22 mois et dont l’objectif sera d’explorer la banquise côtière, celle du large, les icebergs géants, le front des glaciers, les fjords englacés, le plateau continental, entre le cercle polaire et le nord du Groenland.  Pendant 8 mois, les membres de l’expédition remonteront, à bord d’une goélette – le WHY – la côte Ouest du Groenland en suivant le recul de la banquise.  Ils hiverneront ensuite d’octobre 2014 à février 2015 au niveau du détroit de Nares dans leur bateau pris dans les glaces, avant de repartir vers le Nord du Groenland, de mars à juin 2015 pour parcourir plusieurs centaines de kilomètres en traineaux à chien. 

Rencontre avec un aventurier moderne, rencontre avec un jeune entrepreneur polaire talentueux, rencontre avec Ghislain Bardout.

UTP © Emmanuelle Périé : Deepsea UTP by Rolex

Quel est le parcours qui vous a conduit à vous lancer dans la voie de l’aventure et de l’exploration sous-marine des régions polaires ?

J’ai toujours été attiré par la mer et la montagne, par les activités outdoor. Je me suis passionné d’abord pour l’escalade puis pour la plongée sous-marine.

Enfant, j’étais souvent en montagne. Adolescent, j’ai fait beaucoup d’escalade et d’alpinisme en compétition.  J’ai continué ensuite pendant mes études.

J’ai fait un stage de plongée à 15 ans.  Ce fut le coup de foudre. Je suis devenu passionné, totalement investi par la plongée. De 15 à 20 ans, je travaillais sur les marchés pour gagner de l’argent de poche et pouvoir ainsi me payer le matériel et les stages.

Pendant mes études, la plongée a pris le dessus sur la montagne.  Mon engouement pour cette activité m’a conduit à l’enseigner et à 20 ans, je devenais moniteur de plongée.  Je rêvais déjà d’expéditions mais cela ne me semblait alors pas réaliste.  A 25 ans, j’ai encadré un stage de plongée auquel s’était inscrite Emmanuelle Périé – qui depuis est devenue ma femme. Elle rentrait de l’île Clipperton où elle était partie en expédition, une expédition dirigée par Jean-Louis Etienne.  Elle était marin de l’expédition et également co-responsable des activités nautiques.  J’ai accompagné Emmanuelle à l’avant-première de la sortie du film sur Clipperton. Elle m’a présenté à Jean-Louis Etienne qui préparait alors une expédition en dirigeable au-dessus de l’océan Arctique, l’expédition Total Pole Airship.  Il cherchait un stagiaire ingénieur pour travailler sur la logistique de l’expédition. J’étais étudiant à l’école polytechnique de Lausanne et avais le profil qu’il recherchait. J’ai donc postulé et obtenu le stage qui s’est rapidement transformé en CDI.  J’ai arrêté mes études pendant deux ans pour pouvoir me consacrer à temps plein à ce nouvel emploi de logisticien et responsable technique à Paris.

J’ai ainsi eu l’opportunité de travailler sur un très gros projet avec des moyens importants, une logistique importante, des plans de communication énormes, beaucoup de management. J’ai ainsi appris à gérer un projet d’expédition de A à Z.

En avril 2007, je suis parti avec Jean-Louis Etienne au pôle Nord.  Je devais organiser la logistique de l’expédition sur le camp Barnéo.  C’est dans ce cadre que j’ai également organisé une campagne de plongées au pôle Nord, faisant intervenir un robot sous-marin et six plongeurs.  J’ai découvert un monde hallucinant.  Après cette expérience, je n’ai eu qu’une seule idée en tête, monter ma propre expédition polaire dans laquelle tout serait pensé autour de la plongée sous glace.

UTP © Ghislain Bardout : Under The Pole

Pouvez-vous nous parler de la préparation de votre première expédition, l’expédition Under The Pole I ?

J’ai commencé à préparer cette expédition dès ma sortie d’école.  Je l’ai préparée pendant trois ans.  Nous étions seuls avec ma femme, nous n’avions pas encore d’équipe autour de nous en dehors des phases d’entraînements sur le terrain.

Rares sont les personnes qui se rendent compte de la montagne gigantesque de travail et d’énergie que la préparation d’une expédition nécessite.  Elles voient le résultat, le reportage à la télévision, la belle histoire qu’il y a autour mais elles occultent un pan entier du projet, la préparation de l’expé.  Je considère que la préparation est une expé avant l’expé.

Pendant trois ans, ce fut le parcours du combattant, il a fallu soulever des montagnes.  Le travail était titanesque. Je me suis consacré à ce projet à 100%. Je n’avais pas d’autre emploi par ailleurs.  Je suis passé par des moments de galère. Je vivais avec presque rien et comptais tout.  Je travaillais 15 heures par jour, 7 jours sur 7. Je n’avais plus le temps d’appeler mes proches, de donner des nouvelles.  Je faisais corps avec mon projet. Je n’avais pas le temps pour le reste.  Il y a véritablement un prix à payer pour pouvoir réaliser ce genre de choses.

UTP © Ghislain Bardout : Deepsea Under the Pole by Rolex

Quels sont les objectifs de vos expéditions ?

Les objectifs sont nombreux.

Je veux explorer, découvrir, observer, témoigner – ramener des images inédites du milieu sous-marin – et comprendre.  Une expédition n’est jamais passive.  Une équipe de tournage va nous suivre sur quelques étapes d’Under The Pole II pour réaliser plusieurs films destinés à France Télévisons / Thalassa et certainement à une chaine internationale, ainsi qu’un webdocumentaire.  Pour ma part, je serai en charge des prises de vues sous-marines.

Les programmes scientifiques n’étaient pas la raison d’être d’UTP I. En 2010, au pôle Nord, nous avons mené deux programmes scientifiques, le premier s’intéressait à l’épaisseur de neige sur la glace, paramètre crucial pour estimer le volume de glace et le second à la physiologie humaine à travers des études sur le sommeil et l’évolution de la température interne des membres de l’équipe. En revanche, il y a une véritable dimension scientifique dans UTP II. Pour cela nous avons dans l’équipe Romain Pete, Docteur en biologie marine et coordinateur scientifique de l’expédition. Nous répertorierons la biodiversité sous-marine polaire rencontrée durant un cycle saisonnier complet, entre la surface et la zone des 100 m de profondeur – nous réaliserons pour cela 400 plongées -, nous étudierons les relations entre l’atmosphère, la glace et l’océan et nous étudierons l’homme, son comportement et son adaptation physiologique en milieu extrême.

L’objectif de mes expéditions est aussi d’apporter un témoignage inédit sur le changement climatique en cours, ses enjeux locaux et de sensibiliser et éveiller les jeunes générations sur une région du monde magique. Nous avons signé en novembre 2013 un accord de partenariat avec le Ministère de l’Éducation Nationale et le Rectorat de Rennes en particulier. Cela permettra au plus grand nombre d’élèves de suivre l’expédition et aux enseignant d’y trouver des passerelles avec les programmes scolaires.

Mes expéditions ont aussi pour objectif d’innover.  Mon objectif est de repousser les limites et de défricher un terrain nouveau, ce qui nécessite un engagement important.

On peut véritablement parler d’exploration moderne, géographique, en images.  Ce qui captive l’individu, c’est l’histoire, l’aventure humaine, la connaissance.  Je pioche ainsi dans les outils à ma disposition pour pouvoir offrir cela. Les images ou les programmes scientifiques sont ces outils.

Under The Pole II est une expédition qui se réalise avec très peu de moyens. Malgré la recherche active de sponsors, nous n’avons pas levé de fonds importants. C’est grâce à des « petits » partenaires financiers, de nombreux partenaires techniques et une équipe de bénévoles très investis travaillant avec nous depuis un an à temps plein que nous pouvons partir.  Je me rémunère comme je peux, à hauteur de mes charges et Emmanuelle a un travail extérieur à mi-temps jusqu’au départ. Nous avons vendu notre maison pour pouvoir financer le bateau de l’expédition. Nous prenons beaucoup de risques financiers.  

UTP © One Blood : Under The Pole

Quelle est l’équipe autour de vous pour l’expédition Under The Pole II ?

Nous sommes quarante à travailler sur ce projet, dans la phase pré-expédition et/ou dans la phase expédition.

Nous avons travaillé seuls avec ma femme pendant deux ans sur la préparation de l’expédition.  Dix personnes nous ont ensuite rejoint pour travailler avec nous à temps plein sur la préparation.  Ce sont essentiellement des bénévoles, des amis, passionnés par la navigation, la plongée et les régions polaires.

L’équipe à bord évoluera tout au long de l’expédition. Il n’y aura jamais plus de douze personnes à bord, treize en comptant notre fils, Robin, deux ans.  L’équipe de l’expédition est pluridisciplinaire : plongeurs, marins, alpinistes, ingénieurs, mécaniciens, cuisiniers, caméramans, preneurs de sons, réalisateurs, régisseurs, photographes, biologistes, médecins, scientifiques, naturalistes…

Nous serons cinq présents continuellement durant toute l’expé de 22 mois, dont ma femme, mon fils et moi. La plupart des équipiers nous rejoignent pour plusieurs étapes. Ce sera le cas de l’équipe de tournage.  Ils seront quatre au maximum à bord.

Des scientifiques nous rejoindront sur certaines étapes. Ils seront deux au maximum à bord.  Nous ne les connaissons pas encore tous ; nous rencontrerons certains d’entre eux directement sur place lorsqu’ils nous rejoindront.  Romain, le coordinateur scientifique sera présent sur une grande partie de l’expédition. Quand les scientifiques ne seront pas à bord, nous aurons une série de protocoles à appliquer pour la réalisation des différents programmes.

Des stagiaires nous rejoindront également dans le cadre du programme Under The Pole Explorer. Il y aura au maximum deux postes de stagiaire à chaque étape.  Ce programme est ouvert au grand public.  Les stagiaires pourront donner un coup de main aux plongeurs, aux caméramans, aux scientifiques, ils pourront naviguer, profiter des balades à terre, plonger, etc.  Ils sont intégrés à l’expé. Ce programme est aussi pour nous un moyen de diversifier nos sources de revenus.

UTP

Pourriez-vous nous parler de l’acquisition et de la préparation du bateau d’expédition WHY ?

Nous avons acquis WHY le 26 avril 2013.  Cela faisait trois ans que nous voulions acquérir un bateau d’expédition.  Depuis notre retour du pôle Nord en 2010, nous réfléchissions au meilleur moyen de continuer l’exploration sous-marine des régions polaires. Assez vite, nous avons décidé d’acquérir un voilier qui nous donnerait cette liberté logistique et qui pourrait nous permettre d’accueillir des plongeurs, des scientifiques, une équipe de tournage et aussi d’être en famille.

Nous avons mis beaucoup de temps avant d’acquérir WHY, notamment parce qu’il fallait du financement.  Nous avons pris notre décision en décembre 2012. Nous savions alors que l’expédition Under The Pole II pourrait avoir lieu en 2014.

WHY est une goélette en aluminium robuste, conçue pour naviguer dans toutes les mers du monde. Le bateau a été préparé et entièrement revu en 2013 afin d’en faire un navire d’expédition polaire capable de naviguer en sécurité dans le très mauvais temps et d’hiverner, pris dans la banquise, pendant la nuit polaire.  Depuis le mois d’avril, il est en chantier permanent 7 jours sur 7.

WHY peut accueillir 12 équipiers et embarquer plusieurs tonnes de matériel dédié à l’exploration sous-marine et terrestre.

Le bateau est armé à la plaisance comme navire de formation voile et plongée, en catégorie de construction A.

WHY a été créé il y a 30 ans mais n’avait jamais navigué auparavant en dehors de petits « déplacements » .  Il a connu ses voiles l’été dernier pour la première fois.

Ce bateau n’est pas trop gros ce qui constitue un avantage non négligeable.  Il permet de réaliser des expéditions à taille humaine.

Je n’ai pas de doute sur sa solidité, même si je n’ai pas eu l’occasion de le tester dans une mer forte.  Il n’a pas été construit en série.  Il a été dessiné par un architecte et a été commandé par une personne qui y a mis beaucoup d’argent afin d’en faire un voilier de luxe qui puisse naviguer dans toutes les mers du globe.  Tout est surdimensionné sur ce bateau, l’aluminium est épais, la coque est renforcée, etc.  Le bateau est robuste et large. Il en impose.  Les résultats de l’expertise sont très bons.  Il a été classé haut la main dans la meilleure catégorie.  Il n’a pas vocation à être prisonnier des glaces au cœur de l’océan Arctique comme Tara, il n’est donc pas nécessaire qu’il soit aussi robuste que Tara.

Le convoyage jusqu’au Groenland sera un bon test.

Pourriez-vous nous parler de la collaboration que vous allez mettre en place avec les Inuits ? 

Ils ne le savent pas encore ! L’objectif sera de mettre en place une collaboration professionnelle avec les chasseurs-pêcheurs Inuits de Qaanaaq.  Le bateau pris par les glaces, le chien de traineau est la meilleure façon de continuer à explorer plus au Nord. Qui d’autres mieux que les groenlandais peuvent nous aider en prenant en charge cette partie de l’expédition ? Ce sera aussi une belle manière d’échanger sur le milieu, de notre côté en les amenant à découvrir la face cachée de la banquise.

Cela ne sert à rien de leur parler de notre projet à l’avance.  Nous apprendrons à les connaître pendant les premiers mois de notre hivernage.  Ils viendront nous voir et nous irons également leur rendre visite au village. Nous leur expliquerons petit à petit ce que nous souhaitons faire.  Une relation de confiance se mettra en place progressivement je l’espère qui permettra cette fantastique aventure.

Si nous parvenons à partir avec eux en traîneaux à chiens pendant quatre mois, nous aurons véritablement repoussé les limites de l’exploration.

UTP © Emmanuelle Perié : Under The Pole

Vous bénéficiez du soutien du navigateur Roland Jourdain.  Pourriez-vous nous parler de ce parrainage ? 

C’est un homme extrêmement généreux.  Il a mis deux bureaux à notre disposition en 2011.  Cela nous a changés de mon garage tout humide dans lequel nous avons préparé l’expédition Under The Pole I ! Pour Under The Pole II, nous avons également pu bénéficier de l’ensemble de sa base à Concarneau. Nous disposons ainsi d’ateliers, de hangars, de magasins, d’une voilerie.

J’espère aussi pouvoir un jour me tourner vers les jeunes pour les aider comme il le fait aujourd’hui avec nous.

Comment vous êtes-vous entraîné pour préparer l’expédition Under The Pole II ?

Je ne m’entraîne pas beaucoup car je n’ai pas le temps et c’est moins impératif que pour l’expédition de 2010.  Je m’entraînerai tout au long de l’expédition.

Quand j’ai un peu de temps, je fais des footings et je pratique le taekwondo.  Cela me maintient en forme.

Il ne faut pas négliger la préparation mentale aussi.  Plus le montage du projet est difficile, plus on se forge le mental indispensable à l’expédition elle-même.

Que vous reste-t-il à faire avant votre départ dans quelques jours ?  

Trouver de l’argent.  Une vingtaine de partenaires doivent encore nous livrer du matériel.  Six personnes travaillent actuellement à temps plein sur le bateau.  Nous allons travailler 18 heures par jour jusqu’au départ pour pouvoir tenir les délais.

Pensez-vous déjà à Under The Pole III… ?

Oui, naturellement. Le projet n’est pas encore écrit. Nous écrirons certainement ce projet pendant Under The Pole II.  Ce que je sais, c’est que nous ne prendrons pas une route directe.  Notre route passera certainement par l’Arctique. Pour finir en Antarctique ?

Pour suivre l’expédition Under The Pole II, rendez-vous sur le site internet http://www.underthepole.com/.