Mois : décembre 2013

Entretien avec...

Entretien avec Eve Leroy – Plongée sous les icebergs du Groenland


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 “Go as far as you can see, when you get there you’ll be able to see farther” Thomas Carlyle

Rares sont ceux qui ont déjà plongé dans les eaux glaciales du Groenland, à plus forte raison sur la côte Est, la plus sauvage et la plus hostile. C’est le défi qu’ont brillamment réussi en juillet dernier quatre athlètes handisport du Club Sportif Bourgoin-Jallieu, Eve Leroy, Didier Coront, Bernard Jaillet et Rudi Vandenabbeele, partis explorer pendant une dizaine de jours les icebergs du fjord Sermelik. Un rêve qui pouvait sembler fou.  Un rêve dont ils ont fait leur réalité.  Un succès de plus pour ce club qui n’a de cesse de voir toujours plus haut, toujours plus loin. 

Nous avons rencontré la féminine de l’expédition, Eve Leroy, 26 ans.  Des projets, Eve en a toujours beaucoup.  Et, elle n’est pas du genre à se laisser impressionner, alors quand son club lui a proposé de partir plonger au Groenland, elle n’a pas hésité une seconde pour accepter de faire partie de l’équipe.  

Un défi physique pour cette jeune aventurière, un défi humain pour elle qui veut prouver qu’en équipe l’impossible n’existe pas, un défi sur-mesure pour cette passionnée de grands espaces en troisième année de doctorat sur les changements climatiques en montagne.

Rencontre avec une femme sportive, extrêmement déterminée, à l’énergie débordante, rencontre avec une athlète au grand cœur, rencontre avec Eve Leroy.LDG 6

Comment est né votre projet d’aller plonger au Groenland ?

Maryse Maulin, membre du comité directeur du Club Sportif Handisport de Bourgoin-Jallieu, est à l’initiative de ce beau projet.  Elle a rencontré Vincent Dufour, guide polaire, lors d’une expédition en Islande.  Elle a appris qu’il allait plonger sous glace au Groenland durant l’été 2012.  Elle a immédiatement pensé que ce serait un beau challenge que les athlètes du club pourraient tenter de relever. Elle nous a toujours poussés à nous dépasser, à viser plus haut, à faire beaucoup de sport, à relever des défis fous. L’idée a continué de mûrir dans sa tête à son retour d’Islande. Elle en a parlé d’abord à Rudi Vandenabbeele, l’un des fondateurs du club, et actuellement trésorier, afin de déterminer avec lui une liste de quatre personnes dont une féminine qui pourraient relever un tel défi. Rudi m’a contactée.  J’ai dit oui tout de suite sans aucune hésitation. Une fois l’équipe constituée, en novembre 2012, elle a recontacté Vincent pour lui indiquer que quatre athlètes du club souhaitaient partir plonger avec lui au Groenland durant l’été 2013. Etant donné la très forte motivation de Maryse, Vincent a accepté de repartir une seconde fois sous les glaces du Groenland pour encadrer quatre athlètes du club handisport. Le projet était lancé. En neuf mois seulement, Maryse a accompli un boulot énorme pour trouver l’intégralité du financement et le matériel.

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Comment vous êtes-vous entraînés pour affronter les eaux froides du Groenland ?

Nous avions déjà, tous les quatre, une expérience de la plongée, certes plus ou moins importante, et plus ou moins lointaine.  J’ai été membre d’un club de plongée pendant plusieurs années.  Cela nous a aidés à appréhender les premières séances en piscine.

Autant le projet était un peu fou, autant notre plan d’entraînement était très rigoureux pour limiter les risques.  Nous avions des paliers à passer à chaque séance.  Si l’un d’entre nous n’avait pas validé chaque palier, il ne serait pas parti au Groenland.

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Nous avons fait des entraînements en piscine, deux ou trois en combinaison classique, puis quelques uns en combinaison étanche.  La plongée en combinaison étanche est plus difficile car l’air circule dans la combi ce qui a tendance à nous déséquilibrer.

Nous avons ensuite fait trois entraînements en milieu naturel, qui ont nécessité un support logistique beaucoup plus important.  Nous avons fait deux entraînements au lac du Bourget dans une eau entre 6°C et 10°C.  Et nous avons fait un ultime entraînement sous le glacier de l’Etendard à Saint-Sorlin-d’Arves dans les Sybelles dans une eau entre 2°C et 3°C.  La température de l’eau au Groenland est de -1°C.  Les personnes qui travaillent dans le domaine nous ont aidés, elles ont mis beaucoup de matériel à notre disposition, les télésièges, les dameuses.  La météo était exécrable ce jour-là, il y avait un fort blizzard, de la pluie puis de la neige.  C’était parfait car nous voulions être confrontés au froid ! J’ai eu très froid pendant les cinq premières minutes de plongée. J’ai ressenti une forte barre au front, comme un choc thermique.  Je crois que ce sont mes sinus qui se sont rétractés.  C’était assez douloureux.  C’est dû à l’espace qu’il y avait entre ma cagoule et mon masque.  J’ai eu peur que la même chose m’arrive au Groenland.  Je me suis donc procurée une cagoule une peu plus grande.  J’appréhendais un peu le moment où je me mettrais à l’eau.  Finalement, ça s’est très bien passé.

Suite à l’entraînement dans les Sybelles, le médecin nous a confirmé que nous étions prêts pour affronter les eaux froides du Groenland.

LDG 10Les entraînements nous ont permis d’acquérir une bonne aisance et travailler notre stabilité, de nous habituer à la plongée en eau froide et sous la glace et d’ajuster notre équipement en fonction des besoins de chacun.  Nous avons par exemple rajouté des sangles de serrage pour réduire la quantité d’air qui circulait dans la combi au niveau des membres inférieurs. 

Nous avons aussi lesté nos membres inférieurs qui ont naturellement tendance à remonter vers la surface.

Nous avons également mis dans nos combis au niveau des pieds des semelles chauffantes, qu’on utilise généralement pour les sports d’hiver.  Nous avions les pieds chauds en sortant de l’eau ! Grâce aux entraînements, je me suis également rendue compte qu’il valait mieux que je tombe dans l’eau depuis le bateau la tête en avant plutôt qu’en arrière comme on le fait habituellement car cela me permet ensuite de me redresser plus facilement.

Qui étaient les autres membres de l’expédition ?

Nous étions douze au total.

Sébastien Royer et Vincent Dufour (Grand Nord Grand Large) étaient nos guides polaires.

Trois bénévoles nous ont accompagnés, Albino Ramahlo et Jean-Luc Siméon qui nous aidaient pour les tâches du quotidien – le portage du matériel, la cuisine, l’enfilement des combinaisons, etc – et Jean-Claude Sulpice, le médecin.  Ils ont fait un boulot énorme.  Leur aide a été remarquable.  Sans eux, l’expédition n’aurait pas pu avoir lieu. Je pense qu’ils sont rentrés en France plus fatigués que les plongeurs.  On ne peut pas seulement retenir que quatre handisports ont plongé au Groenland.  C’est véritablement un travail d’équipe.

Maryse, à l’origine de ce projet, nous a naturellement accompagnés au Groenland.

Deux caméramans, Patrick Marchand et Guillaume Allaire, ont fait aussi partie du groupe pour ramener des images à couper le souffle.  Ils montent actuellement un film documentaire d’une trentaine de minutes sur l’expédition. Il sera diffusé à la télévision ou dans les festivals.

A chaque fois, j’ai plongé avec Sébastien, le chef plongeur de l’expédition, ainsi que les deux caméramans.  Ils prenaient des images mais n’intervenaient pas dans le choix du lieu de plongée.

Qu’avez-vous ressenti en arrivant au Groenland ?   

C’est la première fois que je voyais des icebergs, la banquise.  Je les ai vus dès mon arrivée à l’aéroport de Kulusuk.  J’avais l’impression d’être dans un reportage de Thalassa ! Je trouvais surréaliste, dingue d’être au milieu de ce décor. Nous étions seuls à contempler le paysage, aucun autre touriste à côté de nous ! C’est un moment absolument unique.

LDG 8La luminosité est très particulière au Groenland. Il n’y pas de pollution. L’eau du fjord est bleue sombre et constraste avec le blanc pur des icebergs.  La présence des glaciers nous donne l’impression d’être dans les Alpes entourés de montagnes de 4000 mètres.  Or, c’est très troublant car il y a l’eau juste à côté !

Je savais que nous étions privilégiés d’être là et de voir ce que nous allions voir. Les plongées allaient être magiques.  Dans un environnement qui n’est pas celui de l’homme.  Physiquement, nous ne sommes pas faits pour plonger à ces températures.

Pourriez-vous nous raconter vos plongées ?

Durant notre expédition, nous avons fait chacun une plongée depuis le bord et deux plongées depuis le bateau.  Elles se sont très bien passées.

La météo était top, un beau soleil et une température de 6°C environ.  Nous avons eu de la chance. Il y a eu du mauvais temps le dernier jour quand nous avons quitté le Groenland.  Nous avons pris conscience que les plongées n’auraient pas été aussi sympa dans de telles conditions. Loin de là !

Je me suis sentie très bien dans l’eau. Je n’ai pas eu froid.  Nous n’avons jamais été focalisés sur le froid, la température.  Je crois que le corps s’habitue.  Nous avions prévu des duvets et des chaufferettes pour la sortie de l’eau mais ils n’ont pas été utiles.  Nous pensions initialement que nous pourrions rester seulement 15 minutes dans l’eau. En réalité, nous avons pu faire des plongées d’une durée de 20 à 30 minutes.

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A 5 ou 10 mètres de profondeur, l’eau douce des icebergs se mélange à l’eau salée ce qui provoque comme des mirages.  Le plongeur qui est à 50 centimètres ou 1 mètre à côté de nous apparaît flou.  Il faut descendre plus bas pour retrouver une vue nette. Quand on regarde vers le bas, c’est le noir abyssal. Il y a une profondeur de 1100 mètres. Les icebergs sont des falaises de glace blanches, bleutées, claires, sculpturales, irrégulières avec des pentes abruptes, des trous.  De loin, on pourrait croire que ce sont des falaises de roches à la taille infinie.  C’est magnifique.  Quand on approche, on voit les détails, les fissures.  Lors d’une plongée, je me suis accrochée à un piton de glace, un morceau de glace s’est détaché, il m’a échappé des mains, et au lieu de tomber vers le fond comme je l’aurais l’imaginer du fait de la comparaison avec une roche, il est remonté à la surface, c’était très étonnant.

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Un iceberg s’est retourné pendant votre dernière plongée. Pouvez-vous nous raconter comment vous avez vécu ce moment ?

C’est un moment qui a fait paniquer les personnes qui nous attendaient sur le bateau car elles ne savaient pas où nous étions.

Je profitais un maximum de ma plongée car je savais que c’était la dernière.  Sébastien m’a fait signe d’aller dans une direction pour remonter tranquillement. J’entends alors un bruit sourd, une détonation. J’ai eu le reflexe de regarder au-dessus mais pas en dessous.  J’ai fait beaucoup d’escalade par le passé, je suis habituée à ce que le danger vienne plutôt du dessus.  J’entends alors un deuxième bruit sourd.  Sébastien me regarde, je vois dans ses yeux que quelque chose de potentiellement grave est en train de se passer, il cherche du regard vers le bas pour essayer de voir d’où vient le bruit, et il m’empoigne fermement par le gilet stabilisateur. J’ai entendu ensuite d’autres détonations, quatre, cinq, plus éloignées.  Nous sommes remontés tranquillement.

Nous avons eu de la chance.  C’est un iceberg mitoyen, à 80 mètres du site où nous plongions, qui s’est renversé.  Un bloc gros comme un immeuble de trois étages.  Si un plongeur se trouve à côté d’un iceberg qui se renverse, deux scénarios tout aussi catastrophiques l’un que l’autre peuvent se produire, soit la masse de glace tombe sur le plongeur et l’écrase dans les fonds abyssaux, soit l’iceberg tombe de l’autre côté et le plongeur peut être pris dans le vortex d’eau tourbillonante, arrachant ainsi ses masque et bouteille et l’entraînant trop rapidement vers  le fond du fjord.

En règle générale, il faut choisir de plonger près d’icebergs stables, pas trop échancrés.  Après l’incident, nous avons regardé à nouveau la photo de l’iceberg avant son renversement, il était plat ! Comme quoi, nous avons vraiment eu de la chance car nous aurions pu plonger le long de cet iceberg, rien ne laissait penser qu’il allait se renverser.

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Avez-vous été en contact avec les communautés Inuit ?

On m’avait dit que nous n’aurions pas trop de contacts avec les Inuits car ils se désintéressent des touristes ou des aventuriers.  Pendant les six jours où nous sommes restés au Groenland, nous avons vécu dans la maison communale du village de Tinitéquilaaq, une maison où les habitants du village viennent prendre leur café, consulter Internet, prendre une douche.  Ils ne nous ont pas beaucoup parlé mais à force de toujours dire bonjour et de jouer avec les enfants une interaction s’est créée. Un des membres de notre équipe, Jean-Luc, a joué deux fois au jeu traditionnel local, un mélange de balle au prisonnier et de baseball, avec les membres du village. Nous l’encouragions depuis le balcon en échangeant des rires avec les autres spectateurs. C’étaient des très bons moments. Le dernier jour, nous avons partagé quelques produits locaux que nous avions ramenés de France. Nous avons essayé de faire comprendre aux Inuits – qui ne parlaient pas anglais – que nous souhaitions organiser un goûter auquel ils étaient tous conviés. Tout le village est venu. Cela a été une vraie réussite qui reste un temps fort de cette expédition.

Quel est le bilan que vous faites de l’expédition ?

Au-delà du défi sportif, c’était un défi humain. Il y a eu une très bonne cohésion d’équipe.  Nous avions un objectif commun, nous y sommes parvenus grâce au groupe. Nous n’avions pas pour but de réaliser un exploit pour nous mettre en avant individuellement et dire que, même en étant handicapés, nous y sommes arrivés.  Nous voulions relever ce défi pour pouvoir démontrer qu’avec un groupe uni dans lequel tout le monde s’entraide, rien n’est impossible.

Je suis actuellement en troisième année de doctorat sur les changements climatiques en montagne.  Cette expédition me permet de démontrer aussi, qu’avec une équipe motivée, qui a la volonté de partager, on peut arriver à se déplacer sur des terrains de premier abord inadaptés et inadaptables au handicap. C’est le cas du milieu montagnard. Si je devais absolument installer des sondes sur le terrain moi-même, cela serait possible avec un minimum de logistique bien sûr.

Notre seul regret ? Ne pas avoir vu d’animaux… Les phoques étaient malheureusement dans le fjord d’à côté. Il y avait encore trop de pack dérivant pour que les baleines s’approchent de la côte.  Nous n’avons vu que des chiens de traîneaux, attachés tout au long de la journée, nourris tous les trois jours et hurlants à la mort. Jean-Luc notre chef cuistot de la bande regrette aussi de ne pas avoir goûté du phoque, le plat typique local, mais ce regret n’est pas partagé par tous !

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Quels sont vos projets ?

Quand nous sommes rentrés du Groenland, nous nous sommes demandés ce que nous allions faire après !

Nous avons beaucoup de projets avec le club.  Certains se préparent actuellement pour les Jeux Olympiques de Rio.

Nous avions également évoqué un road trip en handbike en Islande mais pour l’instant ça reste dans un coin de la tête.

Cela fait cinq ans que je suis dans ce club.  J’aime ce club car il prépare à la compétition, aux Jeux Olympiques, aux mondiaux mais pas que.  Et il y a un très bon esprit, une très bonne entente entre les membres. Ce n’est pas parce qu’un athlète a été bien classé aux JO qu’il ne va pas aider les nouveaux qui apprennent la discipline ou qui en font seulement en loisir. C’est important de garder la notion de plaisir et de loisir même dans un club de très haut niveau.

Je me suis mis au handbike cette année pour accompagner Didier, Rudi et Bernard. J’étais seulement licenciée en athlétisme auparavant. Je m’entraine en général quatre fois par semaine, à raison d’une demi-heure à une heure à chaque fois. J’alterne athlétisme, natation et handbike en fonction de l’envie. Depuis le début de cette année scolaire, je m’entraîne moins, plutôt une ou deux fois par semaine, à cause de mon doctorat qui me prend beaucoup de temps.  Le sport est avant tout un loisir pour moi, contrairement à Didier par exemple, qui s’entraîne de façon assidue pour les JO. J’espère tout de même pouvoir participer en mai prochain à la 19ème édition du Raid Grenoble INP organisé par six écoles d’ingénieurs de Grenoble et Valence. Le Prologue, une épreuve qualificative de 35 kilomètres en forêt, aura lieu en mars.

Entretien avec...

Entretien avec Gilles Elkaïm – Explorateur de l’Arctique


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Il est l’un des plus grands explorateurs de l’Arctique. De 2000 à 2004, il vit l’aventure de sa vie, une incroyable odyssée polaire, l’expédition Arktika, en parcourant seul, en kayak, à ski, en traîneau à chiens, les 12000 kilomètres séparant le cap Nord du détroit de Béring, franchissant ainsi le Passage du Nord-Est et effectuant une longue et difficile traversée de la Sibérie.

Aventurier, Gilles Elkaïm l’a toujours été.  Pendant quinze ans, il voyage à pied, à vélo, en voilier, en kayak, à cheval, en chameau, du Népal à l’Inde en passant par la Mongolie, le Niger, l’Australie, et bien d’autres contrées, plus ou moins lointaines, plus ou moins exotiques.

Un temps réalisateur et photographe aussi. Il nous confiera que ce n’est plus sa vie. La passion a duré un peu, l’a hissé au sommet de cet art, et s’est évaporée ensuite pour laisser place à d’autres envies, d’autres challenges. La vie est courte, l’homme curieux doit faire vite pour assouvir tous ses désirs. Loin pourtant d’être un homme pressé, lui qui aime par dessus tout prendre son temps, le temps de la contemplation mais aussi le temps de l’analyse. En proie alors à un perpétuel dilemme.

Sa vie aujourd’hui, elle est en Arctique. Depuis 2006, Gilles dirige le Camp Arktika, un camp d’élevage de chiens d’attelage et de races primitives sibériennes tel que le Taïmyr. Le Camp se situe en Laponie finlandaise, à 300 kilomètres au Nord du cercle polaire et de Rovaniemi sur la route du cap Nord, tout près d’Ivalo.

Travailleur, opiniâtre, rigoureux, exigeant, perfectionniste, persévérant, à l’instar de tous les grands aventuriers.  Un véritable challenge que d’essayer de le suivre ; peu sont ceux qui peuvent se targuer d’y être arrivés.

Nous avons rencontré Gilles à son retour d’une navigation de 10000 kilomètres d’Islande à Nome à bord de son bateau Arktika. Un des rares voiliers à avoir réussi la traversée du Passage du Nord-Ouest au cours de l’été 2013. 

Il nous parle de sa prochaine expédition, une dérive en solo pendant deux ans dans l’océan glacial Arctique, 120 ans après celle du Fram de Fridtjof Nansen.  Un autre projet grandiose donc.  A l’image du personnage.  Départ prévu pour l’été 2014.

Entretien avec un explorateur solitaire, un passionné d’absolu, un grand nom de l’histoire des pôles, entretien avec Gilles Elkaïm.

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D’où vient votre passion pour les régions polaires et l’aventure en général ?

C’est le cheminement d’une vie, la suite logique de lectures, d’images, de rencontres.

Enfant, j’étais marqué par les images de paysages que l’on nous montrait en cours d’histoire-géo, par les conférences que des aventuriers donnaient à l’école.

Puis, un jour, c’est l’étincelle à l’évocation de l’aventure, de l’ailleurs, je ne sais pas trop pourquoi.  J’ai su qu’il était temps pour moi de partir.  Je ne me suis posé aucune question car j’étais prêt, j’étais assez mûr pour vivre l’aventure.  En 1983, à 23 ans, j’ai traversé pendant trois mois l’Islande du Nord au Sud, en solitaire, sans savoir alors si je supporterais le solo.  Je me suis passionné de montagne et de spéléo pendant mes études de physique à Grenoble. Je savais donc que je serais à l’aise en pleine nature.  Par contre, je pratiquais la spéléo en groupe.  En Islande, je me suis retrouvé seul face à la nature et aux éléments.  C’était la première fois que j’étais confronté à la solitude.  A 24 ans, j’ai passé une année entière dans le petit village de Qequertaq près d’Ilulissat sur la côte Ouest du Groenland. J’y ai appris le groenlandais, l’élevage de chiens d’attelage, la chasse au phoque, la pêche sur la banquise, le raid en solitaire en traîneaux à chiens.

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Au fil des expériences, des rencontres, les connections se sont faites, et j’ai développé une passion pour le Grand Nord.

J’ai toujours vécu ma passion à 100%.  Je ne l’ai jamais concilié avec une vie professionnelle qui n’y soit pas liée.  Certes, j’ai été professeur de physique pendant quelques années mais c’est une activité que je n’ai exercée que ponctuellement, uniquement pour financer mes expéditions.  A vrai dire, je ne sais pas concilier.  Quand je travaille sur un projet, je suis dessus à 100%.  Je ne fais pas de compromis.  Quand j’ai un but, je fais abstraction de tout le reste, et je sais que je vais l’atteindre coûte que coûte.  Cela me prend aux tripes.

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Pour arriver à mener à bien des expériences exigeantes, il faut travailler beaucoup, et avoir une grande force mentale pour pouvoir faire de nombreux sacrifices.  Je crois que la force mentale est innée.  A la naissance de mes chiens, par exemple, j’ai su immédiatement quels chiens auraient le mental et quelle place dans la meute j’allais leur donner en conséquence.  La passion permet de développer cette force mentale.  La motivation ne suffit pas.  Certains stagiaires – je propose des stages de plusieurs mois de formation à la gestion et au dressage de chiens de traîneaux ainsi qu’aux techniques de vie et de survie en milieu polaire – ne restent qu’une journée au Camp Arktika, ils ne tiennent pas le coup ; ils sont certes très motivés, mais il leur manque la passion.  Ce sont les raisons qui expliquent que certains se démarquent, les meilleurs sont ceux qui ont la hargne.  Je suis persuadé que cette force mentale et cette passion m’ont permis de réaliser mes rêves d’aventure.

Quand et comment avez-vous acquis le bateau Arktika avec lequel vous allez traverser l’océan glacial Arctique ?  

Je l’ai acheté en 2011.  Cela faisait alors une vingtaine d’années que je voulais acquérir un bateau.  Je ne l’ai pas fait plus tôt par manque de moyens financiers.  J’ai monté le camp Arktika en 2006 afin d’élever des chiens de traîneaux et les préparer à la traversée de l’océan glacial Arctique.  Peu à peu, je me suis laissé tenter par l’activité touristique – je propose notamment des « séjours », en mode raid, d’initiation à la vie sauvage et à la conduite d’attelage à l’intérieur et à proximité du Camp – principalement pour avoir des revenus, toujours dans le but d’acquérir un bateau.  Je me suis donc sédentarisé pendant plusieurs années.  Je n’étais pas formé au tourisme, j’ai appris sur le tas.  Cela a payé, l’activité du Camp m’a permis d’obtenir la confiance des banquiers.

J’ai cherché Arktika pendant de nombreux mois, je voulais que ce bateau ait des caractéristiques bien précises.  C’est un bateau construit en 1984 très solide.  J’ai passé beaucoup de temps à retravailler la coque pour qu’elle soit adaptée à la navigation polaire.  Je l’ai mis en chantier à Hyères puis à la Rochelle.  Je l’ai testé pour la première fois en 2012 lors d’une expédition de quatre mois sur la côte Est du Groenland d’Anmassalik au Scoresby Sund.  Il s’est très bien comporté.  Il a ensuite hiverné en Islande où je l’ai mis à nouveau en chantier pendant deux à trois mois.  Le Passage du Nord-Ouest l’été dernier m’a permis de confirmer la fiabilité de la machine !

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Le Passage du Nord-Ouest était-il un vieux rêve ? Aviez-vous pour objectif de boucler le tour de l’Arctique après avoir franchi le Passage du Nord-Est de 2000 à 2004 ? Ou le Passage du Nord-Ouest était-il seulement une étape avant la traversée de l’océan glacial Arctique vous permettant de confirmer la fiabilité de votre bateau ?

La traversée avait deux objectifs, d’une part, confirmer effectivement la solidité du bateau et, d’autre part, installer mon bateau sur le détroit de Béring afin qu’il soit prêt pour mon expédition l’année prochaine.

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Je n’avais pas pour objectif de boucler le tour de l’océan Arctique par les deux Passages.  Bien sûr, j’y ai pensé pendant mon expédition Arktika.  J’avais alors de très bons chiens.  J’ai pensé un moment continuer dans la foulée avec eux au-delà du détroit de Béring.  J’ai fait une pause pendant neuf mois dans une cabane en Sibérie pour réfléchir, entre autres, à ce que je voulais faire après.  Il me restait 1200 kilomètres seulement avant la falaise de Béring, il fallait vraiment que je prenne une décision quant à ce que j’allais faire et quel serait mon point de chute après Arktika.  Je n’avais plus rien, plus d’attache.  J’ai finalement décidé de ne pas continuer.  Je voulais mettre un point final à l’expédition.  Ce qui marque la fin d’une expédition, c’est la rédaction d’un rapport, c’est-à-dire l’écriture d’un livre ou la réalisation d’un film.  Je voulais mettre un terme à cette expérience avec un livre.  J’avais peur d’oublier.  Si j’étais resté 6-7 ans dans les deux Passages, j’aurais perdu beaucoup de choses.Gilles Elkaim 2

La glace a contraint beaucoup de bateaux à abandonner leur traversée du Passage du Nord-Ouest l’été dernier.  Comment cela s’est passé pour vous ?

Le Passage du Nord-Ouest en général est particulièrement difficile.  Peu de navires osent affronter ce dédale de glaces.  C’était d’autant plus difficile cette année car il s’est ouvert très tard et la météo était exécrable, avec coups de vent sur coups de vent. Une dizaine de bateaux seulement a franchi le Passage l’été dernier.

De notre côté, nous n’avons pas eu de difficultés à cause des glaces, au contraire il en manquait !  J’aurais voulu qu’il y en ait davantage pour tester Arktika.  Ce sont plutôt les gros coups de vent qui ont rendu notre traversée compliquée.

De nombreux bateaux ont abandonné car ils se sont présentés trop tôt à l’entrée du Passage, dans le détroit de Bellot.  Je pense que nous avons réussi car nous nous sommes présentés tardivement – début septembre.  Nous étions les derniers.  Le Passage s’est ouvert quand nous sommes arrivés dessus !  Au début de l’été, mon bateau était en Islande.  Avant le Passage, nous avons donc dû rejoindre la côte Est du Groenland depuis l’Islande, puis passer le cap Farewell, et remonter le long de la côte Ouest jusqu’à Thulé.  Nous sommes partis d’Islande le 7 juillet.  Nous nous sommes présentés face à Anmassalik sur la côte Est du Groenland le 10 juillet.  Nous sommes partis de Thulé le 21 août, au moment où de nombreux bateaux étaient bloqués dans le détroit de Bellot.  A Cambridge Bay et à Tuktoyaktuk, les Inuits étaient surpris de nous voir car les bateaux qui nous précédaient leur avaient indiqué qu’il n’y avait plus personne sur le Passage !

Le Passage du Nord-Ouest a été le tronçon le plus facile pour nous.  Le tronçon le plus difficile a été le passage de la côte Farewell au Sud du Groenland, avec des glaces pluriannuelles très dangereuses et de très forts coups de vent.  Nous étions prêts à évacuer.  Nous ne nous sommes jamais retrouvés dans ce type de situations sur le Passage du Nord-Ouest.  Mes co-équipiers – mécanicien, marin et cuisinier-, malgré leur faible experience polaire, ont montré beaucoup de sang froid quand je leur ai dit qu’il fallait s’équiper pour une évacuation.  Nous nous en sommes sortis aussi grâce à leur comportement très pro.

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Je n’ai pas particulièrement apprécié ce Passage du Nord-Ouest parce qu’il faut le traverser vite pour ne pas rester bloqué.  Et il était très ingrat, ardu, à cause du mauvais temps.  Les lumières n’étaient pas belles.  L’eau était opaque.  Les seuls moments où nous étions ravis, c’est quand il y avait de la glace !

Personne ne réalise le Passage du Nord-Ouest de la même manière.  Certains se font ouvrir la voie par les gardes côtes canadiennes ou par des brise-glace.  D’autres abandonnent le bateau pendant l’hiver et le retrouvent l’année suivante.  Je constate que beaucoup de bateaux sont inadaptés au Passage du Nord-Ouest – le Passage étant souvent libre de glace, les marins estiment qu’il n’est pas nécessaire d’avoir un bateau adapté à la navigation polaire.  Puis, c’est un effet de mode, le défi consistant justement à traverser le Passage avec un bateau inadapté !

Pourriez-vous nous parler un peu plus de votre projet de traversée de l’océan glacial Arctique ?

Mon objectif est de me laisser prendre dans les glaces l’été prochain au niveau des îles de Nouvelle-Sibérie et de dériver comme Nansen l’a fait avec le Fram.  La dérive devrait durer deux ans, peut-être un peu moins.  Je veux prendre le temps pour découvrir l’océan Arctique et non pas aller vite comme sur le Passage du Nord-Ouest.

Prendre le temps, c’est ce qui me différencie des autres explorateurs, je crois.  Pour la plupart d’entre eux, trois années auraient été largement suffisantes pour rejoindre le détroit de Béring depuis le cap Nord. J’ai voulu le faire en quatre ans, seulement pour prendre le temps.

Je vais partir avec sept chiens, en totale autonomie, sans aucun ravitaillement.  Je n’aurai aucun contact humain pendant deux ans.  C’est la première fois que je vivrais pendant deux ans sans croiser personne.  J’aurai certes des moyens de communication pour partager mon expérience, mais ce n’est pas comparable au contact physique.  Je vais explorer mes limites mentales.  Au début, je prévoyais cette dérive en équipe.  J’ai su que je la ferai seul l’été dernier dans le Passage du Nord-Ouest.  J’ai envie d’être seul à seul avec la nature pour le challenge.  Je n’ai pas envie de gérer les difficultés humaines, les enguelades, les pétages de plomb, etc.

Gilles Elkaim 6Je quitterai le bateau pendant un mois pour rejoindre le pôle Nord en traîneaux à chiens. J’aimerais que ce soit fin février.  Quand je le quitterai, le bateau devrait être à deux degrés du pôle, je devrais avoir 500 kilomètres aller-retour à parcourir en traîneaux, avec parfois des chenaux d’eau libre à traverser – ce qui n’est pas simple à gérer avec les chiens.  Des personnes au QG suivront le bateau avec des balises de tracking et me communiqueront son emplacement pour que je puisse le retrouver au retour.

J’espère y arriver.  Tara l’a fait, Nansen aussi, alors je suis optimiste.  Naturellement, il faut faire confiance à la chance aussi – si le bateau est broyé en mon absence, par la glace ou par un ours par exemple, l’aventure s’arrêtera là.  Peut-être que le bateau sera brisé, peut-être que je sortirai indemne dans l’Atlantique, on verra.

Si j’y arrive, ce sera la première traversée de l’océan glacial Arctique en solitaire et en autonomie.  Jamais Homme n’a été seul pendant si longtemps.  Ce sera aussi la première fois que le pôle Nord sera atteint en traîneaux à chiens en solo et sans assistance – ce qui doit toutefois être relativisé car je ne partirais pas de la Terre mais du milieu de l’océan.  Enfin, j’aimerais qu’Arktika dérive jusqu’à une latitude plus élevée que Tara ou que le Fram.

Mon premier objectif est de sensibiliser l’opinion publique sur la fonte des glaces et le réchauffement climatique.  Je profiterai de mon expédition pour effectuer des relevés scientifiques si on me le demande.  Mon second objectif est de témoigner de la beauté de l’Arctique.

J’ai commencé à penser à ce projet en 2000, quand je me suis lancé sur le Passage du Nord-Est.  Généralement, quand un aventurier débute une expédition, il a déjà en tête la suivante !

Il m’a fallu dix ans après Arktika pour me lancer.  En principe, il vaut mieux rebondir très vite après un projet pour profiter de la communication et des contacts noués avec les sponsors.  Au cas d’espèce, je n’avais pas d’autre choix que de prendre le temps d’élever mes chiens, de rassembler les fonds, de trouver le bateau, de le conditionner à la navigation polaire, et de le tester.  Et puis, comme je l’indiquais, j’aime prendre le temps.

J’ai arrêté la date de l’expédition l’été dernier lorsque j’étais sur le Passage et que j’ai pu constater que le bateau résiste très bien.  Je n’ai jamais été impatient durant ces années.  Je savais qu’il fallait que je pose les briques les unes après les autres pour pouvoir construire mon projet.  C’est vrai que parfois on se sent loin du projet, j’ai élevé des chiens pour mettre un bateau au pôle Nord ! Le rapport au temps est le même que durant l’expédition elle-même.  Au cours de l’expédition Arktika, je savais que j’allais vers Béring mais je n’étais pas impatient, je pensais à ce que j’allais faire au jour le jour.

Je mettrai bientôt en ligne mon nouveau site.  Je réfléchis aussi à un nouveau Facebook.  Je pense que je ferai une première communication officielle le 8 décembre à la Maison des Océans à Paris lors de la première diffusion de mon film sur le Passage du Nord-Ouest.  Je n’aime pas trop la communication, je préfère généralement que les gens viennent vers moi.  

Vous avez consacré une partie de votre vie à l’Arctique.  Et l’Antarctique ?

J’aime beaucoup l’Antarctique.  Ceci étant, c’est compliqué d’y aller.  En effet, je ne veux pas y aller en avion.  Je préfèrerais m’y rendre par la mer.  Puis, les chiens sont interdits en Antarctique.  C’est un obstacle supplémentaire pour moi.  Tirer une pulka et skier ne m’intéresseraient pas.

Pour finir, quelle est l’expérience de votre vie que vous avez préférée ?

J’ai beaucoup apprécié l’année que j’ai passée au Groenland dans une communauté Inuit.  C’était une découverte totale.  J’étais jeune.  Je n’oublierai jamais la rencontre avec le peuple groenlandais.  Je suis repassé au village à plusieurs reprises après, et notamment l’été dernier.  Je m’attendais à revivre ce que j’avais vécu, mais je n’ai retrouvé personne.  Je n’ai pas osé aller voir les vieillards du village.  Tout le monde me regardait comme un touriste, ce qui était assez douloureux.  Cela m’a rendu nostalgique.

Gilles Elkaim 8

Arktika de 2000 à 2004, je crois que j’aurais du mal à faire plus difficile ! Je suis allé très loin en moi-même.  Au niveau mental, la traversée de l’océan glacial Arctique sera peut-être plus difficile car je serai seul alors que je croisais beaucoup de monde lors d’Arktika.  Au plan physique, ce sera certainement plus facile car je serai dans mon bateau, alors que j’ai été nomade, campeur pendant quatre ans en Sibérie.

Si je dois en retenir qu’une seule, je dirais Arktika.  Arktika est le fil conducteur de ma vie.  J’ai d’ailleurs donné ce nom à mon bateau, à mon camp.