Entretien avec Alban Michon – Plongée au coeur de l’Arctique

(c) Alban Michon/L5R/Wi.DE

Un calme absolu, un univers fantasmagorique dans lequel les faisceaux de lumière tamisée font le spectacle, un plafond glacé contre lequel vient mourir un ballet incessant de bulles d’air, un autre monde qu’il ne se lasse jamais d’explorer. 

Avec plus de 9 000 immersions au compteur, une école de plongée sous glace et une autre de plongée souterraine sous sa direction, Alban Michon, 36 ans, est un expert incontournable des opérations sous-marines extrêmes.

La décision qu’il a prise un jour de plonger en milieu polaire n’a donc rien d’étonnant. 

Après un raid à ski du pôle Nord à l’île Ellesmere de mars à mai 2010, quelques plongées d’exploration sous la glace du lac Baïkal en Sibérie orientale en février 2012, il passe deux mois durant l’été 2012 à explorer en kayak les icebergs de la côte Est du Groenland avec Vincent Berthet, caméraman spécialiste des expéditions polaires.  Une aventure humaine intense sur 1 000 kilomètres, des plongées spectaculaires sous les glaces d’une zone jusque-là inexplorée dans l’un des endroits les plus grandioses et les plus inhospitaliers de notre Terre.  Leur fascinant périple au milieu des glaçons a fait l’objet d’un documentaire exceptionnel de 110 minutes, “Le piège blanc”, produit par Le Cinquième Rêve et diffusé le 3 mai dernier dans l’émission Thalassa. 

Rencontre avec un plongeur émérite, un homme de partage, rencontre avec Alban Michon.   

(c) Alban Michon/L5R/Wi.DE

(c) Alban Michon/L5R/Wi.DE

Quand et pourquoi avez-vous commencé la plongée, et plus particulièrement la plongée sous glace ? 

J’ai commencé la plongée à l’âge de 11 ans et me suis inscrit dans un club de plongée à Troyes.  Je plongeais alors dans les lacs et les rivières.  Personne dans ma famille ne plongeait mais je savais déjà que je ferais de cette passion mon métier.

J’ai toujours aimé plonger en eau douce.  Ce que j’apprécie surtout, c’est l’environnement dans son ensemble, l’ambiance sous l’eau, les sensations, les émotions, surtout visuelles.  Je ne cherche pas nécessairement à voir de beaux poissons colorés !

J’ai effectué ma première plongée sous glace dans un plan d’eau à Troyes.  J’avais alors 18 ans.  Je suis devenu accro.  Les jeux de lumière sous glace sont magnifiques.  Lorsque j’ai passé mon brevet d’État de plongée sous-marine, j’ai accompli un stage dans une école de plongée sous glace durant lequel j’ai encore beaucoup appris.

Plus tard, j’ai entendu dire que l’école de plongée sous glace de Tignes était en vente.  J’ai pris la direction de cette école.  J’avais alors 22 ans.  En 2005, j’ai également racheté les Vasques du Quercy, une école de plongée souterraine.

De la plongée sous glace à la plongée en milieu polaire, il n’y avait qu’un pas ?

Oui.  Quand on plonge sous glace, on pense nécessairement un jour à plonger en milieu polaire.

Tout a commencé lorsque Ghislain Bardout, directeur de l’expédition Deepsea Under the Pole, m’a demandé si ça me dirait de partir au pôle Nord et d’être plongeur de l’expédition – l’expédition devait compter huit personnes dont cinq plongeurs. Je ne savais pas alors si j’étais capable de plonger dans ces régions.  Je me suis renseigné auprès des équipes de plongeurs explorateurs polaires qui venaient s’entraîner dans mon centre de formation, comme Jean-Louis Etienne par exemple qui est également le parrain de mon école de plongée sous glace. Et j’ai dit oui car j’aime les nouveaux challenges. Entre la préparation de l’expédition, les entraînements – j’ai notamment plongé en 2009 sous des crêtes de compressions et sous la banquise de la mer Baltique en Finlande – et l’expédition en elle-même, l’aventure a duré près de trois ans.

Six mois après mon retour, j’ai eu envie de repartir à nouveau.  Et cette fois-ci, je voulais tout monter de A à Z.  Je n’avais alors encore jamais approché d’icebergs.  L’idée d’aller au Groenland s’est alors imposée d’elle-même dès janvier 2011.

Vous auriez pu vous faire « parachuter » au pôle Nord ou au Groenland pour quelques plongées. Pourquoi avez-vous décidé de participer à des expéditions engagées de plusieurs mois ? 

Je souhaitais faire partie d’une véritable expédition afin d’être immiscé dans l’environnement polaire et d’être en symbiose avec lui.

Le ski de randonnée sur la banquise n’est pas très technique.  J’ai pu apprendre rapidement à me déplacer en tractant un kayak.   Je me suis entraîné dans les Alpes et en Norvège.  Il faut surtout une volonté tenace pour arriver au bout.

(c) Alban Michon/L5R/Wi.DE

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Je n’avais jamais pratiqué le kayak de mer avant de partir en expédition au Groenland.   Ceci étant, je souhaitais quand même me rendre dans chacun des spots de plongée en totale autonomie par mes propres moyens.  Le moyen le plus adéquat était naturellement le kayak car il permet d’être près de la nature, de se faufiler dans des lieux que nous n’aurions pas pu atteindre en bateau – avec parfois 20 cm d’eau à peine – et d’approcher la faune plus facilement.  En kayak, on ne fait aucun bruit, on est en symbiose avec la nature, on s’imprègne de l’élément, on entends mieux le bruit de la glace qui craque.  Je ne me suis pas beaucoup entraîné à naviguer en kayak.  Je n’ai pas eu beaucoup de temps car nous sommes partis en août 2012 alors que nous devions initialement partir durant l’été 2013.

Qu’est ce qui a été le plus difficile lors de  la préparation de votre expédition au Groenland ?

La recherche de sponsors.  J’ai commencé à préparer l’expédition en janvier 2011.  Je projetais alors de partir durant l’été 2013.  Pendant un an et demi, j’ai eu beaucoup de difficultés à trouver des fonds .  Tout s’est accéléré en avril 2012 lorsque Le Cinquième Rêve a décidé de me suivre et que Vincent, que j’avais déjà rencontré lors de l’expédition Deepsea Under The Pole, m’a rejoint dans l’aventure.  Nous avons alors décidé d’un commun accord que l’expédition aurait lieu durant l’été 2012.  Il était trop tard pour les sponsors.  Je n’ai pas eu le temps de les convaincre.  J’ai donc été obligé de m’endetter en partie pour réaliser le projet.

Qu’est ce qui a été le plus difficile pendant l’expédition ? 

Les accostages en kayak.  Nous avions certes repéré en amont sur les cartes les endroits où nous pourrions accoster. Mais, sur le terrain, il s’avérait finalement qu’il était difficile de débarquer là où nous l’avions prévu.   Dès le premier jour et la première tentative d’accostage, nos kayaks ont été refoulés par la houle.  Ils ont violemment heurté les rochers.  Nous avions peur de les briser et que l’aventure se termine prématurément.

Les plongées étaient également relativement difficiles, très engagées.

Il faut avoir un bon mental pour ce type d’expés. Le mental constitue 70 % de leur réussite. Un soir, n’ayant pas pu accoster parce qu’il y avait trop de glace, nous avons passé la nuit sur les kayaks avec nos couvertures de survie, toujours en alerte du moindre danger. Le lendemain, je me suis mis à l’eau pour faire avancer les kayaks.  Il nous a fallu trois heures pour nous sortir de là.  Une autre fois, une violente bourrasque a entraîné mon bateau dans l’eau. Il a fallu des heures pour récupérer tout notre matériel.

(c) Alban Michon/L5R/Wi.DE

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Lors d’une plongée, vous vous retrouvez face à un ours, situation plutôt rare à cet endroit du Groenland et à cette période de l’année.  Pourriez-vous nous raconter cette rencontre ?

C’était le premier ours que je voyais.  Vincent en avait déjà vu et il connaissait également toutes les histoires d’accidents humains causés par des ours.  Il pensait donc souvent à eux !  De mon côté, j’avais un peu peur mais sans plus.

Même si l’ours est un excellent nageur, je savais qu’il n’est pas un bon plongeur.  Mon ami photographe, Joe Bunni, m’avait expliqué qu’un ours n’attaque pas sous l’eau lorsqu’il est loin des côtes, qu’il n’est pas rapide et habile dans l’eau et qu’il ne descend pas en-dessous de trois – quatre mètres de profondeur, car c’est un très mauvais apnéiste. Je me disais qu’en cas de problème, je n’avais qu’à descendre.  Je n’ai donc pas eu peur lorsque je l’ai rencontré pendant que je plongeais.  D’autant plus que Vincent avait le fusil à la surface, au cas où.  L’ours est ensuite parti.  Je suis remonté à la surface.  Il est revenu à trois mètres de moi !  Ce fut un moment grandiose.  Il m’a regardé puis il est parti à nouveau.  Il est passé à 10 centimètres de la caméra !

Quelles sont les différences notables que vous avez pu remarquer entre les profondeurs au pôle Nord et celles du Groenland ?  

Je suis très heureux d’avoir vécu les deux expériences.

L’eau est plus claire au pôle Nord.  La visibilité est bonne, environ 150 mètres.  Les eaux du Groenland sont beaucoup plus sombres.  Contrairement à ce qu’on pourrait penser, on se sent beaucoup plus enfermé lorsqu’on plonge au Groenland le long des icebergs que sous la banquise au pôle Nord.  Lorsqu’on est sous l’eau, on ne voit pas la surface contrairement au pôle Nord où on aperçoit la lumière à travers la glace.

La plongée au Groenland est beaucoup plus engagée, plus difficile, plus sournoise.  Les icebergs peuvent se détacher, se renverser.  La glace des icebergs travaille beaucoup plus que la glace de mer.  Il n’y a jamais de silence total au Groenland.

Et il y a davantage de vie au Groenland. Nous avons vu pas mal de méduses, des morues arctiques, des anges de mer… et même un requin du Groenland qui vit à 200 ou 300 mètres de profondeur et mesure 4 mètres de long !

(c) Alban Michon/L5R/Wi.DE

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Il y a aussi plus de courant au Groenland.

Je n’avais jamais vu d’icebergs, j’ai donc été beaucoup plus surpris par les plongées au Groenland.  J’ai découvert des colonnes de glace qui plongeaient dans les profondeurs, tels des piliers de cathédrales inversées.

Nous comprenons que le fait de partager vos expériences d’expéditions est important pour vous.

Je souhaite en effet laisser des traces en rapportant un maximum d’images et de vidéos de plongées afin de faire rêver, de partager avec les générations futures des témoignages de la vie sous la glace, et provoquer une prise de conscience.  Nous avons rapporté plus de 100 heures d’images du Groenland et 18 000 photos qui vont servir au livre que je rédige actuellement.  J’attache beaucoup d’importance au partage post-expédition.  En ce moment, je participe à des festivals,et nous organisons des expositions photos et des conférences.

(c) Alban Michon/L5R/Wi.DE

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Quels sont vos projets ?

Je rédige actuellement un livre sur l’expédition de 2012.  Il devrait être terminé d’ici fin août et devrait sortir en octobre, en même temps que le DVD du film “Le piège blanc”.

J’ai aussi d’autres projets dans les eaux chaudes… Mais, je reviendrai dans les régions polaires un jour, c’est certain.

Nous vous invitons à visionner les documentaires “On a marché sous le pôle” et “Le piège blanc” respectivement sur l’expédition au pôle Nord en 2010 et sur l’expédition le long de la côte Est du Groenland en 2012 tous deux produits par Le Cinquième Rêve et réalisés par Thierry Robert.

Et si vous passez un jour par Tignes, pourquoi pas déchausser les skis l’espace de quelques heures et tenter la plongée sous glace (http://www.tignesplongee.com/pages/presenta.htm) ?

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